Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 12:36
Regardez-les danser... dans les feux de l'aurore...

 

 

 

Quelle beauté et quelle cruauté dans ce poème de Théodore de Banville mis en musique par Georges Brassens ! Un poème sous forme de ballade, avec un refrain qui ponctue le texte....


Le cadre évoqué est une magnifique forêt, personnifiée dès le premier vers : on voit "ses larges bras étendus", belle image qui fait de la forêt un être humain. Le début du poème est empreint de douceur, et on assiste au réveil de la déesse "Flore" qui symbolise la nature, dans l'antiquité...


Mais cette forêt cache et recèle bien des horreurs : les branches ont servi de gibets et sont couvertes de pendus... Banville alterne, tout au long du texte, beauté, magnificence du décor et cruauté du sort réservé aux cadavres des pendus, ces sujets du "roi Louis", représentant d'un pouvoir absolu qui n'hésite pas à châtier des opposants, de pauvres gens sans doute....


La scène se passe le matin, à l'aurore, au lever du soleil, au moment où les doux rayons effleurent, caressent et dorent  la nature... tout est splendide et les pendus, eux-mêmes, deviennent "des chapelets, des grappes de fruits inouis" ! 


Quelle ironie dans ces images qui évoquent la religion et une nature luxuriante ! Plus loin, les pendus se mettent à "voltiger" dans l'air et à "danser dans les feux de l'aurore", vision d'horreur et de beauté, à la fois.

Le verbe "danser", associé à la mort, crée un effet de surprise et souligne l'horreur du tableau.

La nature est encore personnifiée, grâce à un impératif, puisque les cieux sont invités par le poète à "regarder" ce spectacle et cette chorégraphie macabre.


Toute la magnificence de l'aurore apparaît alors : "la rosée", l'azur qui commence à poindre, un "essaim d'oiseaux réjouis" qui gazouillent et "picorent gaiement" les têtes de ces malheureux pendus....


Le contraste entre la splendeur du décor et la vision des cadavres en suspension est saisissant... il permet, encore, de souligner la violence du châtiment, son injustice.


Les pendus, eux mêmes, qui "décorent" les arbres deviennent des images de beauté : le "soleil levant les dévore", et les cieux sont "éblouis" par leur sarabande !

Le décor semble s'illuminer  et se "tendre" de bleu, le soleil se métamorphose en "météore", comme pour souligner l'horreur du châtiment infligé aux suppliciés....


Les pendus semblent, d'ailleurs, devoir se multiplier puisqu'ils appellent d'autres pendus. On perçoit bien toute la cruauté du pouvoir royal, son pouvoir arbitraire puisque ce "verger" est celui du roi "Louis", idée reprise de manière insistante dans le refrain...


On ressent l'apitoiement du poète dans l'expression "ces pauvres gens morfondus"...


Les sonorités très douces du texte s'opposent à la vision atroce de ces suppliciés : la sifflante "s", la fricative"f", la chintante "ch" sont utilisées à maintes reprises et donnent une impression de douceur infinie....

 
"La forêt où s'éveille Flore, 
A des chapelets de pendus 
Que le matin caresse et dore. 
Ce bois sombre, où le chêne arbor
Des grappes de fruits inouïs..."

La gutturale "r", plus âpre, met en évidence la dureté du châtiment et sa violence.

Dans l'envoi final, on retrouve un contraste entre les misérables pendus confondus dans "un tas"et le décor qui est somptueux : "un tas de pendus enfouis Dans le doux feuillage sonore".
 
En associant ainsi la splendeur de la nature à l'horreur du châtiment, Banville dénonce d'autant mieux le sort réservé à ces sujets du roi : le lecteur ressent une émotion, une injustice révoltante.

 

La musique composée par Georges Brassens, très rythmée et lente restitue une ambiance moyenâgeuse et souligne la beauté du décor tout en insistant sur le message : une violence injuste et terrifiante.

 

Ce texte qui évoque le roi Louis comporte, aussi, une valeur intemporelle, puisqu'il dénonce l'horreur de tous les châtiments et de tous les pouvoirs arbitraires.

 

 

 

Le poème de Banville : 

 

http://www.crcrosnier.fr/mur4/prt4/banvillet4.htm

 

http://en.quetes.free.fr/archives/la-foret/articles/verger_banville.htm

 

 

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=LhamMj_T4TY&feature=youtu.be
 

 
 


   
  Photo : rosemar

Partager cet article
Repost0

commentaires

M
Merci et pardo. Et bien sûr une bonne soirée à vous tous, chose que j'oublie toujours de souhaiter comme un grossier personnage. Bye.
Répondre
R
Bonne soirée, Michel, et à tous.
M
Ce que vous apportez sur cette précision concernant les sifflantes ne peut-il pas être signaler ou considérer comme une "assibilisation sifflante" pour évoquer le renforcement de cette cruauté qui est faite à ces pauvres malheureux injustement punis et exécutés ??? En fait je suis bourré... sur la plage de Deauville.
Répondre
R
Non, l'assibilation est un phénomène phonétique : c'est la modification phonétique d'une consonne qui devient une sifflante et se prononce comme un "s", par exemple, dans le mot "idiotie"... <br /> Bourré sur la plage de Deauville ? L'abus d'alcool est dangereux : il enlève toute lucidité et clairvoyance.
A
Regardez-les danser... dans les feux de l'aurore...<br /> Ce vers me fait penser à la fin du 7 ème sceau d' ingmar Bergmans quand la mort emporte avec elle une cohorte d' humains dans une sinistre farandole...<br /> https://www.youtube.com/watch?v=4s8D4VyWVwM
Répondre
R
Le thème de la danse macabre remonte au Moyen Age, on connaît aussi la musique de Saint Saëns :<br /> <br /> https://www.youtube.com/watch?v=YyknBTm_YyM
A
Une chanson que je ne connaissais pas de Brassens sur un magnifique et terrible poème.<br /> Je connaissais la ballade des pendus de Villon, interprété par Reggiani<br /> <br /> https://www.youtube.com/watch?v=_69nDyRaiYs&list=RD_69nDyRaiYs<br /> <br /> Cette idée d' arbres aux pendus du poème de Banville sera reprise en 1946 aux Etat-Unis pour dénoncer les lynchages dont étaient victimes les noirs.<br /> Strange fruits, ce sont les fruits étranges de ces arbres du Sud des Etats-Unis.<br /> Voici la chanson interprétée par Billie Holyday ainsi les paroles originales et leur traduction en français<br /> http://www.lacoccinelle.net/243191.html<br /> Bonne fin de soirée l' amie
Répondre
R
La ballade des pendus est célèbre, oui, alors que le poème de Banville l'est beaucoup moins : une magnifique dénonciation d'un pouvoir injuste et arbitraire. Je ne connaissais pas la chanson de Billie Holliday : elle est terrible aussi. Merci pour ce lien.<br /> <br /> Scent of magnolia sweet and fresh<br /> Le parfum des magnolias doux et printannier<br /> Then the sudden smell of burning flesh<br /> Puis l'odeur soudaine de la chair qui brûle<br /> Here is a fruit for the crows to pluck<br /> Voici un fruit que les corbeaux picorent<br /> For the rain to gather, for the wind to suck<br /> Que la pluie fait pousser, que le vent assèche<br /> For the sun to ripe, to the tree to drop<br /> Que le soleil fait mûrir, que l'arbre fait tomber<br /> <br /> Belle soirée, AJE
N
J'ai lu le poème deux fois, il aussi beau que terrible...<br /> Celui du premier lien a une faute de frappe au mot pensées...<br /> Quant à Brassens, j'ai l'impression qu'il ne varie jamais ses trois notes musicales ! :-)<br /> Bises du WE
Répondre
R
La beauté au service de la dénonciation... <br /> <br /> La graphie "pensers" doit être, en fait, l'orthographe ancienne du mot.<br /> Le rythme de cette chanson est volontairement monocorde pour souligner une forme de cruauté, LH<br /> <br /> Bises