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18 novembre 2022 5 18 /11 /novembre /2022 12:31
Marcel Proust à l'honneur : Le jet d'eau et Madame d'Arpajon...

 

 

Pour célébrer Marcel Proust dont on commémore aujourd'hui le centenaire de la disparition...

 

L’humour tient une place trop souvent méconnue dans l'oeuvre de Proust... L'écrivain a fréquenté les gens du "grand Monde" dont il s'attache parfois à montrer les travers et le ridicule...

Ainsi, dans un extrait de Sodome et Gomorrhe, il évoque une soirée chez la princesse de Guermantes : un personnage de la haute société, Madame d'Arpajon, en tenue de soirée, voit sa belle toilette inondée par un jet d'eau, et devient la risée d'un autre protagoniste.

Proust peint une véritable scène de comédie, et fait aussi une satire de la noblesse et du grand monde. Le comique est surtout souligné par la technique du romancier.

 

I Nous analyserons d'abord les ressorts du comique...

La situation est en elle-même amusante : une dame du grand Monde est trempée comme si on l'avait plongée dans un bain.

Le comique est fondé aussi sur des contrastes : entre le cadre, une soirée mondaine dans la haute société et la situation burlesque de Mme d'Arpajon, inondée jusque dans son intimité : "son décolletage."

On perçoit un vocabulaire quelque peu vulgaire qui surprend dans le contexte pour des gens du grand monde : "dégoulinait", le grognement du duc", le terme "décolleté" est transformé de manière ridicule en "décolletage".

Contraste aussi entre la dignité apparente des personnages, notamment celle de Wladimir, prince de la famille impériale et leurs manières ou leur langage : "grognement", puis "grondement", et le compliment douteux adressé à Mme d'Arpajon :"Bravo, la vieille !"

On sourit des exagérations comiques : Mme d'Arpajon complètement trempée... la situation n'est pas grave et nécessiterait pourtant "des condoléances" de la part du duc...

 

II C'est là pour l'auteur une manière de montrer aux lecteurs l'envers du grand Monde...

Les titres de noblesse n'empêchent pas la rustrerie des hommes... ou bien faut-il voir ici une satire des moeurs barbares de la cour de Russie ? On perçoit une satire de la noblesse militaire : Wladimir est un bon vieux militaire, sans gêne, un rustre. L'assistance devient pour lui une armée.

La noblesse est aussi ridiculisée avec le personnage de Mme d'Arpajon. Proust se moque de l'amour propre chatouilleux des femmes à propos de leur âge. Et celles-ci  savent reporter charitablement sur d'autres les observations qui les gênent.

 

III Mais le comique est surtout dû à l'art du romancier...

L'organisation des éléments du récit apparaît comme une parodie des pièces antiques, avec protagonistes et choeur : "quelques personnes charitables", qui commentent l'action.

On perçoit des indications qui font penser à des didascalies : le décor est planté, avec "les colonnades", au début du texte, on relève le champ lexical du théâtre : "en battant des mains comme au théâtre."Le duc Wladimir apparaît ici comme au spectacle, ce que suggère aussi le verbe "assister".

La présentation est délibérément comique, avec un portrait-charge de Wladimir, réduit à une série de bruits cacophoniques, et de Mme d'Arpajon essayant d'éliminer les dégâts de l'eau :  "cette femme, en s’épongeant avec son écharpe, sans demander le secours de personne, se dégageait malgré l’eau qui souillait malicieusement la margelle de la vasque".

Le commentaire de l'auteur souligne aussi les pensées profondes des personnages :  "c’était le grand-duc Wladimir qui riait de tout son cœur en voyant l’immersion de Mme d’Arpajon, une des choses les plus gaies, aimait-il à dire ensuite, à laquelle il eût assisté de toute sa vie"..."Mme d'Arpajon ne fut pas sensible à ce qu'on vantât sa dextérité."

Le narrateur souligne aussi les titres ronflants de Wladimir : "le Grand Duc... Monseigneur, son Altesse impériale."

Enfin, la brièveté de la réponse de Mme d'Arpajon montre malicieusement son désir de préserver à tout prix sa dignité : "Non! c'était à Mme de Souvré", répondit-elle."

 

Si Proust est un personnage mondain, ce texte nous montre qu'il n'est pas dupe de la comédie du grand Monde. Oui, Proust est capable de nous faire rire, de nous amuser aux dépens des grands de ce monde...

 

 

Le texte :

Or, au moment où Mme d’Arpajon allait s’engager dans l’une des colonnades, un fort coup de chaude brise tordit le jet d’eau et inonda si complètement la belle dame que, l’eau dégoulinante de son décolletage dans l’intérieur de sa robe, elle fut aussi trempée que si on l’avait plongée dans un bain. Alors, non loin d’elle, un grognement scandé retentit assez fort pour pouvoir se faire entendre à toute une armée et pourtant prolongé par période comme s’il s’adressait non pas à l’ensemble, mais successivement à chaque partie des troupes ; c’était le grand-duc Wladimir qui riait de tout son cœur en voyant l’immersion de Mme d’Arpajon, une des choses les plus gaies, aimait-il à dire ensuite, à laquelle il eût assisté de toute sa vie. Comme quelques personnes charitables faisaient remarquer au Moscovite qu’un mot de condoléances de lui serait peut-être mérité et ferait plaisir à cette femme qui, malgré sa quarantaine bien sonnée, et tout en s’épongeant avec son écharpe, sans demander le secours de personne, se dégageait malgré l’eau qui souillait malicieusement la margelle de la vasque, le Grand–Duc, qui avait bon cœur, crut devoir s’exécuter et, les derniers roulements militaires du rire à peine apaisés, on entendit un nouveau grondement plus violent encore que l’autre. « Bravo, la vieille ! » s’écriait-il en battant des mains comme au théâtre. Mme d’Arpajon ne fut pas sensible à ce qu’on vantât sa dextérité aux dépens de sa jeunesse. Et, comme quelqu'un lui disait, assourdi par le bruit de l'eau, que dominait pourtant le tonnerre de Monseigneur : "Je crois que son altesse impériale vous a dit quelque chose." -"Non! c'était à Mme de Souvré", répondit-elle.

 

 

La grande librairie :

 

https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/la-grande-librairie-saison-15/4274188-speciale-marcel-proust.html

 

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commentaires

L
J'aurais aimé voir ça au cinéma. Je ne vois pas de quel jet il s'agit, la vasque, etc...
Répondre
A
En général les adaptations de Proust au cinéma ont été plutôt décevantes, notamment celle de Volker Schlondorff...L'une des plus réussies et que j'ai l'intention de voir bientôt est celle du chilien Raoul Ruiz, intitulée LE TEMPS RETROUVÉ.<br /> <br /> https://www.youtube.com/watch?v=zSuk_KAuRWs<br /> <br /> <br /> Il y a aussi ce téléfilm de Nina Companez<br /> <br /> https://www.youtube.com/watch?v=F6P79ZBNTfw
A
Pour moi qui ne connaît pas bien cet auteur (bien qu'ayant l'ensemble de la "Recherche" dans ma bibliothèque) cette scène burlesque avec Madame d'Arpajon est assez surprenante (nota: "burlarse" en espagnol veut dire "se moquer"). Et quand Proust se moque c'est bien évidemment avec style et avec un sens aigu de la satire, ce qui ne fait que rendre la scène d'autant plus croustillante. <br /> Cocteau raconte que Proust riait beaucoup en se relisant comme il en témoigne à la fin de cette vidéo.<br /> <br /> https://www.youtube.com/watch?v=cuqJbbiWf50<br /> <br /> Il était à la fois hypersensible mais savait rire aussi de lui-même.<br /> Bonne fin de journée l'amie
Répondre
R
Merci pour la vidéo et le témoignage de Cocteau : étonnant personnage marqué par la maladie, l'asthme qu'on ne savait pas soigner à l'époque.<br /> Le texte est un extrait peu connu de Proust : de l'humour, une petite scène de théâtre, on a l'impression d'avoir la scène sous les yeux, on voit les personnages, on les entend...<br /> <br /> Belle soirée, AJE

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