


ROSEMAR




La vie humaine n'est-elle pas ponctuée par les saisons ? Ne nous sommes-nous pas tous soumis à cette alternance bienheureuse associée à des senteurs, des couleurs différentes et variées ?
Dans une de ses chansons, Jean Ferrat écrit un véritable hymne aux saisons : le texte s'ouvre sur deux exclamations, deux apostrophes qui personnifient les saisons et en montrent toute l'importance. L'auteur les magnifie et souligne le bonheur qu'il éprouve dans cette variété : il aime à en "rêver les odeurs", en "vivre les couleurs", en imaginer "les raisons" .
Le mystère des saisons ! Comment ne pas être sensible à leur diversité, leurs beautés ?
Le poème se transforme, aussi, en chanson d'amour adressée à la femme et Jean Ferrat, par une inversion subtile, devient alors, lui même,"automne aux pieds de la jeune femme."
L'amante est assimilée au goût de l'été pour la bouche du poète, puis à l'hiver" aux doigts bleus." Le printemps les réunit, enfin, dans une étreinte, dans une belle expression où le printemps est personnifié et devient "fou à lier" !
Les saisons deviennent les personnages du poème et Jean Ferrat se plaît à les évoquer, sans se lasser, dans une attente faite de bonheurs, auprès de la femme aimée...
Le poète nous fait percevoir toute la force, la puissance de ces saisons qui nous emportent et qui sont pleines d'ardeurs différentes.
Il faut savoir guetter ces moments aux "ardeurs" si changeantes,"voler" ces instants fugaces liés aux saisons de la vie...
L'hiver est associé à la faim, l'été à l'épanouissement, le printemps à un embrasement de flammes, l'automne au rire de la jeune femme ! A chaque saison, correspondent un univers et des sensations diverses.
Et l'auteur exprime son contentement, ses joies dans ce déroulement infini des saisons dont il ne "se lasse pas'" et dont "il distille les fleurs". L'image traduit bien ce bonheur patient et renouvelé des saisons qui recommencent avec, chaque fois, des plaisirs différents.
L'auteur affirme son bonheur d'en savourer chaque heure, chaque instant auprès de la femme qui l'accompagne, et il ne regrette pas de voir le temps passer , il ne se lasse pas de mourir un peu, chaque fois qu'une saison en remplace une autre...
Ce texte d'une grande poésie nous montre toute l'importance des saisons qui rythment nos vies. Il délivre, aussi, un message plein de sagesse : il faut essayer de profiter des plaisirs offerts par chaque moment de la vie : hiver, automne, printemps nous apportent des bonheurs infinis et si différents.
La nature personnifiée devient une entité, un personnage à part entière qui nous accompagne à chaque instant... Les différentes sensations liées aux saisons transparaissent à travers des couleurs, des parfums, des échos divers.

"Ecris quelque chose de joli..."
Dans ce texte superbe de simplicité, intitulé L'embellie, Jean Ferrat évoque tous les charmes de la poésie et de l'écriture, les bonheurs simples de l'amour... la poésie qui vient interrompre et adoucir "le tumulte de la vie ", devient une embellie teintée de "bleu et de rose".
L'embellie n'est-elle pas le symbole même de la beauté, du renouveau, de l'espoir ?
La poésie liée à la beauté, à l'harmonie, au beau temps est bien une façon de nous libérer du monde ordinaire, d'en oublier les laideurs et les horreurs... elle permet de métamorphoser les réalités banales. Il suffit de peu, de" l'odeur des lilas et des roses" pour oublier les tracas de la vie... Il suffit de "chanter la beauté des choses", de la nature, des fleurs, car la poésie est avant tout chanson, elle est associée à la musique des mots et des sons... liée aussi aux sensations, aux couleurs somptueuses des fleurs, à leurs parfums.
La poésie peint souvent des sentiments, un certain lyrisme la caractérise.
Elle fait appel à la beauté des images qui suggèrent l'amour : "L'aube entre nos bras qui repose". Ainsi, l'aurore personnifiée devient compagne des amants, leur complice, leur plaisir.
Les mots deviennent "murmures", le temps est aboli dans cette évocation benheureuse de l'amour, le temps est oublié..."Le temps sur nous s'est refermé" écrit le poète... Le temps n'existe plus...
Le refrain, avec la répétition insistante du nom "l'embellie", vient ponctuer la chanson de ce mot rempli de douceur, de splendeur.
L'emploi du conditionnel dans la dernière strophe semble suggérer les difficultés du poète à restituer toute la beauté de l'instant magique qui réunit les deux amants : "je l'aurais voulu si joli, ce poème en bleu et en rose "...et le poème s'achève par une affirmation pleine de tendresse : la femme aimée est, pour le poète, une véritable "embellie", même si les mots semblent encore trop faibles pour exprimer les sentiments ressentis...
La mélodie pleine de douceur, les sonorités de sifflantes, en fin de vers viennent encore souligner cette harmonie "choses, roses, lèvres mi closes, la métamorphose, instant de rêve et de pause."
Jean Ferrat a chanté, maintes fois, des textes d' Aragon, la douleur de vivre... la douleur des gens miséreux qui souffrent, vagabonds du monde.
Aragon évoque, ainsi, dans un de ses poèmes intitulé : "J'entends", mis en musique par Jean Ferrat, la résignation des pauvres, leur absence de colère, leur peu d'exigences, car ils savent se contenter d' un simple "feu" de bois pour se réchauffer.
Le poète entend, écoute leurs voix, leurs propos familiers et ordinaires et porte un regard attentif sur eux : ils ne sont que" pierres tendres tôt usées", "aux apparences brisées". L'image traduit bien la violence et les dures conditions de vie de ces êtres exclus, rejetés hors du monde : les voilà transformés en objets, pierres sur le chemin que l'on peut fouler aux pieds.
Le regard que porte le poète sur ces pauvres êtres lui "arrache l'âme" jusqu'au désespoir : on perçoit une détresse partagée par l'auteur qui ne supporte pas la vision de ce malheur absolu et injuste.
Par la triple répétition de l'adjectif "profond" associé au malheur, Aragon souligne l'abîme insondable de misère et de détresse de ces exilés du monde.
Et pourtant, tous voudraient espérer un avenir meilleur représenté par "un ciel bleu" d'azur, vaines espérances qui ne sont que "miroirs aux alouettes".
Le poète, lui-même, se berce d'espoirs, et il voit alors combien tous ces êtres lui ressemblent, sont à son image : celle d'une humanité souffrante, misérable comme le suggèrent des comparaisons : nous sommes tous des"grains de sable" insigifiants, nous sommes "sang versé et doigts blessés", images même de la douleur humaine...
Malgré ces ressemblances, la rencontre semble, pourtant, impossible entre le poète et ces êtres perdus : une trop grande distance les sépare, et c'est bien ce qui se passe, aussi, dans la réalité : on a l'impression de mondes parallèles qui se côtoient sans jamais communiquer vraiment, comme si tout dialogue était impossible à cause du fossé qui sépare les êtres.
Et pourtant, l'humanité vit sous les mêmes régles : parfois un enfer de douleurs, la mort, le port commun des hommes...mais l'impuissance à aider les plus pauvres est bien réelle et le poète affirme sa volonté d'être utile tout en constatant une forme d'incapacité..."un rêve à la fois modeste et fou"...un rêve qui semble irréalisable et qu'il faudra enterrer avec le poète comme "une étoile au fond du trou."
L'image finale de l'étoile traduit bien l'idée d'un rêve impossible : aider les plus humbles qui sont à notre image se révèle souvent une mission difficile, tant le fossé qui sépare les gens est grand.
Pourtant, ce rêve apparaît comme une lumière, il est "modeste" et devrait, de fait, être accessible à tous.
Ce poème d'Aragon plein d'humanité, d'humanisme, évoque à la fois le malheur de la condition des hommes, mais aussi les difficultés d'aller au devant des plus pauvres comme si un abîme séparait les uns et les autres...
On peut constater toute l'actualité de ce texte : avec la crise, le nombre de miséreux ne cesse de croître et ils vivent dans un un monde à part comme si un fossé les éloignait de nous.
La mélodie qui accompagne le texte oscille entre espoir et désespérance par sa limpidité, ses notes désabusées...
Vidéo : Jean Ferrat
https://youtu.be/LUb7uIYUHCo

Qui n'est pas attaché à sa ville natale ? Chacun de nous garde en sa mémoire des lieux de l'enfance : paysages, maisons, arbres, collines... Et Claude Nougaro en écrivant cette chanson, intitulée :" Toulouse" rend ainsi un hommage tendre et émouvant à ses racines, à une ville qu'il connaît bien...
La chanson s'ouvre sur l'idée de l'éloignement de la ville natale qu'il faut parfois quitter, dans une vie, pour d'autres lieux.
Et les souvenirs surgissent avec des couleurs vives et fortes : "l'eau verte du canal du Midi", "la brique rouge" du quartier des Minimes : ces sensations visuelles nous éblouissent...
L'enfance est évoquée d'abord : "l'école, le cartable bourré de coups de poing" : un monde de révolte où règne la "castagne", joli mot du sud associé aussi aux "mémés" qui doivent avoir le verbe haut à Toulouse et qui ne se laissent pas faire...
L'accent de Toulouse est comparé à un "torrent de cailloux", belle image tumultueuse de la langue natale ! Et l'on entend bien la mélodie du parler toulousain. La ville devient symbole de violence, une violence généreuse qui transparaît dans la couleur des violettes et aussi dans les mots prononcés.On perçoit de l'"orage dans l'air."
Le paysage de la ville ressemble par ailleurs à "une fleur de corail", superbe métaphore pour évoquer la ville rose !
Claude Nougaro nous fait voir un trottoir éventré , signe de révolte, une rue où pousse "la corne de l'Espagne", pays du sud, pays de lumières, de soleil, d'enthousiasme, pays proche de Toulouse... une rue où pousse peut-être "une bulle de jazz" !
Enfin les pas du poète l'emmènent vers le Capitole de Toulouse où il entend la voix de son père, chanteur d'opéra, magnifique souvenir d'un enfant qui admire "l'écho de la voix" de celui qui lui a donné le jour.
La chanson s'achève sur le présent de la ville qui a changé : les "buildings" ont poussé, immenses et l'auteur s'inquiète de ne plus retrouver dans sa ville une" pincée de tuiles" d'autrefois. Quelle tendresse dans cette expression ! La nostalgie est bien présente à la fin de ce poème !
Claude Nougaro ponctue son texte de quelques noms propres évocateurs : aux sonorités pleines de charmes : "le canal du Midi, les Minimes, l'église Saint Sernin, Blagnac."
Le refrain fait de la ville un personnage à part entière, grâce à la double apostrophe :"o Toulouse" souligné par les mots "mon païs" prononcé à l'ancienne, avec l'accent de Toulouse. Le poète s'adresse plusieurs fois à sa ville, en employant la deuxième personne, il la tutoie familièrement et lui parle en la personnifiant.
Chacun est forcément sensible à ces souvenirs d'enfance associée à une ville, chacun est sensible au temps qui passe et bouleverse les paysages d' autrefois.
La mélodie entre tendresse et force transmet bien l'émotion du poète face à la beauté de la ville rose.