Guilhem Fabre est pianiste : en 2019, il crée uNopia, un camion-scène doté d'un grand piano de concert dans lequel il organise des spectacles autour de la musique classique pour tous les publics.
François Michonneau, lui, est comédien et auteur : c'est lui qui a écrit le spectacle ELLE dans le cadre du projet uNopia, initié par Guilhem Fabre.
Ce spectacle empli de poésie et d'humour, intitulé ELLE, a été présenté dans le cadre des Jeudis de Nîmes...
ELLE, c'est la musique classique...
Trente minutes avant de monter sur scène, un pianiste voit sa vie défiler et s'interroge : "Que peut la musique ?"
Ce spectacle évoque à la fois la passion et les affres d'un musicien avant d'entrer en scène...
Et c'est François Michonneau qui ouvre le spectacle et qui commente les pensées et les gestes du musicien :
"Ne penser à rien... C'est le secret... Il s'assoit sur la chaise en bois, il se sert un café...
Le secret est de ne penser à rien... Il se délie les doigts, il frotte ses doigts, il boit une gorgée de café... Surtout ne pas penser !
Il se regarde au miroir, il voit ses cernes, il vérifie sa braguette... il se rassoit, il est prêt... Il saisit un petit carnet bleu... Surtout ne pas penser !
Il sent un léger picotement sur ses jambes... Ses mains se sont mises à jouer et tout d'un coup, plus rien n'existe sauf ELLE ! La mesure 56 de la première ballade de Frédéric Chopin !
Il est resté à travailler tard... Mardi, il débouche une bouteille de vin, il s'est approché de l'instrument et il a joué !"
Vient alors un long moment musical où on se laisse charmer, envoûter par cette ballade mélancolique, rêveuse de Chopin : une musique qui s'amplifie, tourbillonne, une merveille !
Et François Michonneau reprend ses commentaires :
"ELLE est venue ! Le vin l'y a aidé... il espère que ce soir elle reviendra. Il attrape le petit carnet bleu et commence à lire un poème sur la mer de Marcel Proust.
Il pense alors à leur première rencontre : Quand ? Mais faut-il être précis en amour ? La première fois, elle l'avait saisi si fort qu'il s'était arrêté net de jouer... Depuis toujours il l'avait désirée : il était adolescent, et il ne pouvait pas tout dire, l'âge de la révolte, des boutons, des passions... il a commencé à la vivre en secret.
Il retrouvait ses partitions, il prenait une grande inspiration et enfin, il jouait pour ELLE en espérant qu'ELLE vienne...
Il en est tombé désespérément amoureux et il a voulu tout lui sacrifier... Il faut du temps, des heures, des heures à rater, à reprendre, à répéter, répéter, répéter toujours... des heures à se dire : "je n'y arriverai jamais."
Puis, en une seconde, abandonner, puis recommencer, répéter, répéter encore... des années pour la technique, des années de travail, des années pour un jour, une heure, un moment...
Une vie pour ELLE !"
"Encore cinq minutes, avant de... l'horrible TIC TAC de l'horloge... Tout s'accélère, son souffle, son coeur... et soudain, une irrésistible envie de partir qui, chaque fois, revient...
Il pourrait s'enfuir, dévaler les marches quatre à quatre, il pourrait sortir en courant, il pourrait prendre sa voiture... sauf que... il n'a pas de voiture...
Il pourrait grimper dans une fusée, mais les voyages interstellaires, ce n'est pas pour les artistes intermittents du spectacle, c'est trop cher !
Rêver d'un aller simple pour les étoiles : la fusée monte dans le ciel, il se décharge, il lâche du lest... Ah disparaître !"
(Le comédien mime alors l'artiste dans l'espace, juché sur une chaise, la tête enivrée par la vision des étoiles.)
"L'oublier ? ELLE ? Impossible ! La fusée a décollé sans lui, en fait...
Soudain, on frappe à la porte : "Monsieur Fabre, il faut y aller !"
Il tremble... Il est venu pour une déclaration d'amour... et plus on a peur avant, plus c'est bon !"
Et cette déclaration d'amour, il la livre à tous ceux qui méconnaissent la musique classique :
"Il faut dire qu'elle n'est inaccessible que de réputation, elle est à tout le monde ! Elle est universelle ! Elle ne résout pas les conflits armés, elle n'empêche pas les guerres, elle n'est pas politique, elle n'est pas partisane, mais elle console les chagrins, elle traverse les frontières !"
Magnifique éloge de la musique !
La suite du spectacle réserve encore bien des surprises : rires, poésie, émotions...
Les œuvres de Chopin, Mozart, Haendel, Sibelius, Bach, Ravel, Prokofiev, Rachmaninov, jouées au piano par Guilhem Fabre, ponctuent cette évocation de la musique...
Le poème de Marcel Proust sur la mer (extrait de Les Plaisirs et les Jours)
"La mer fascinera toujours ceux chez qui le dégoût de la vie et l'attrait du mystère ont devancé les premiers chagrins, comme un pressentiment de l'insuffisance de la réalité à les satisfaire. Ceux-là qui ont besoin de repos avant d'avoir éprouvé encore aucune fatigue, la mer les consolera, les exaltera vaguement. Elle ne porte pas comme la terre les traces des travaux des hommes et de la vie humaine. Rien n'y demeure, rien n'y passe qu'en fuyant, et des barques qui la traversent, combien le sillage est vite évanoui ! De là cette grande pureté de la mer que n'ont pas les choses terrestres. Et cette eau vierge est bien plus délicate que la terre endurcie qu'il faut une pioche pour entamer. Le pas d'un enfant sur l'eau y creuse un sillon profond avec un bruit clair, et les nuances unies de l'eau en sont un moment brisées; puis tout vestige s'efface, et la mer est redevenue calme comme aux premiers jours du monde. Celui qui est las des chemins de la terre ou qui devine, avant de les avoir tentés, combien ils sont âpres et vulgaires, sera séduit par les pâles routes de la mer, plus dangereuses et plus douces, incertaines et désertes. Tout y est plus mystérieux, jusqu'à ces grandes ombres qui flottent parfois paisiblement sur les champs nus de la mer, sans maisons et sans ombrages, et qu'y étendent les nuages, ces hameaux célestes, ces vagues ramures.
La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s'anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n'est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s'émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C'est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu'on sent son coeur se fondre en les regardant. Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots. Elle rafraîchit notre imagination parce qu'elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu'elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre coeur en s'élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses."
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