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5 septembre 2025 5 05 /09 /septembre /2025 12:00
ELLE, un magnifique concert théâtral...

Guilhem Fabre est pianiste : en 2019, il crée uNopia, un camion-scène doté d'un grand piano de concert dans lequel il organise des spectacles autour de la musique classique pour tous les publics.

François Michonneau, lui, est comédien et auteur : c'est lui qui a écrit le spectacle ELLE dans le cadre du projet uNopia, initié par Guilhem Fabre.

 

Ce spectacle empli de poésie et d'humour, intitulé ELLE, a été présenté dans le cadre des Jeudis de Nîmes...

ELLE, c'est la musique classique...

Trente minutes avant de monter sur scène, un pianiste voit sa vie défiler et s'interroge : "Que peut la musique ?"

Ce spectacle évoque à la fois  la passion et les affres d'un musicien avant d'entrer en scène...

 

Et c'est François Michonneau qui ouvre le spectacle et qui commente les pensées et les gestes du musicien :

"Ne penser à rien... C'est le secret... Il s'assoit sur la chaise en bois, il se sert un café...

Le secret est de ne penser à rien... Il se délie les doigts, il frotte ses doigts, il boit une gorgée de café... Surtout ne pas penser !

Il se regarde au miroir, il voit ses cernes, il vérifie sa braguette... il se rassoit, il est prêt... Il saisit un petit carnet bleu... Surtout ne pas penser !

Il sent un léger picotement sur ses jambes... Ses mains se sont mises à jouer et tout d'un coup, plus rien n'existe sauf ELLE ! La mesure 56 de la première ballade de Frédéric Chopin !

Il est resté à travailler tard... Mardi, il débouche une bouteille de vin, il s'est approché de l'instrument et il a joué !"

Vient alors un long moment musical où on se laisse charmer, envoûter par cette ballade mélancolique, rêveuse de Chopin : une musique qui s'amplifie, tourbillonne, une merveille !

Et François Michonneau reprend ses commentaires :

"ELLE est venue ! Le vin l'y a aidé... il espère que ce soir elle reviendra. Il attrape le petit carnet bleu et commence à lire un poème sur la mer de Marcel Proust.

Il pense alors à leur première rencontre : Quand ? Mais faut-il être précis en amour ? La première fois, elle l'avait saisi si fort qu'il s'était arrêté net de jouer... Depuis toujours il l'avait désirée : il était adolescent, et il ne pouvait pas tout dire, l'âge de la révolte, des boutons, des passions... il a commencé à la vivre en secret.

Il retrouvait ses partitions, il prenait une grande inspiration et enfin, il jouait pour ELLE en espérant qu'ELLE vienne...

Il en est tombé désespérément amoureux et il a voulu tout lui sacrifier... Il faut du temps, des heures, des heures à rater, à reprendre, à répéter, répéter, répéter toujours... des heures à se dire : "je n'y arriverai jamais."

Puis, en une seconde, abandonner, puis recommencer, répéter, répéter encore... des années pour la technique, des années de travail, des années pour un jour, une heure, un moment...

Une vie pour ELLE !"

 

"Encore cinq minutes, avant de... l'horrible TIC TAC de l'horloge... Tout s'accélère, son souffle, son coeur... et soudain, une irrésistible envie de partir qui, chaque fois, revient...

Il pourrait s'enfuir, dévaler les marches quatre à quatre, il pourrait sortir en courant, il pourrait prendre sa voiture... sauf que... il n'a pas de voiture...

Il pourrait grimper dans une fusée, mais les voyages interstellaires, ce n'est pas pour les artistes intermittents du spectacle, c'est trop cher !

Rêver d'un aller simple pour les étoiles : la fusée monte dans le ciel, il se décharge, il lâche du lest... Ah disparaître !"

(Le comédien mime alors l'artiste dans l'espace, juché sur une chaise, la tête enivrée par la vision des étoiles.)

 

"L'oublier ? ELLE ? Impossible ! La fusée a décollé sans lui, en fait...

Soudain, on frappe à la porte : "Monsieur Fabre, il faut y aller !"

Il tremble... Il est venu pour une déclaration d'amour... et plus on a peur avant, plus c'est bon !"

Et cette déclaration d'amour, il la livre à tous ceux qui méconnaissent la musique classique :

"Il faut dire qu'elle n'est inaccessible que de réputation, elle est à tout le monde ! Elle est universelle ! Elle ne résout pas les conflits armés, elle n'empêche pas les guerres, elle n'est pas politique, elle n'est pas partisane, mais elle console les chagrins, elle traverse les frontières !"

 

 

Magnifique éloge de la musique !

La suite du spectacle réserve encore bien des surprises : rires, poésie, émotions...

 

 Les œuvres de Chopin, Mozart, Haendel, Sibelius, Bach, Ravel, Prokofiev, Rachmaninov, jouées au piano par Guilhem Fabre, ponctuent cette évocation de la musique...

 


 


Le poème de Marcel Proust sur la mer (extrait de Les Plaisirs et les Jours)

"La mer fascinera toujours ceux chez qui le dégoût de la vie et l'attrait du mystère ont devancé les premiers chagrins, comme un pressentiment de l'insuffisance de la réalité à les satisfaire. Ceux-là qui ont besoin de repos avant d'avoir éprouvé encore aucune fatigue, la mer les consolera, les exaltera vaguement. Elle ne porte pas comme la terre les traces des travaux des hommes et de la vie humaine. Rien n'y demeure, rien n'y passe qu'en fuyant, et des barques qui la traversent, combien le sillage est vite évanoui ! De là cette grande pureté de la mer que n'ont pas les choses terrestres. Et cette eau vierge est bien plus délicate que la terre endurcie qu'il faut une pioche pour entamer. Le pas d'un enfant sur l'eau y creuse un sillon profond avec un bruit clair, et les nuances unies de l'eau en sont un moment brisées; puis tout vestige s'efface, et la mer est redevenue calme comme aux premiers jours du monde. Celui qui est las des chemins de la terre ou qui devine, avant de les avoir tentés, combien ils sont âpres et vulgaires, sera séduit par les pâles routes de la mer, plus dangereuses et plus douces, incertaines et désertes. Tout y est plus mystérieux, jusqu'à ces grandes ombres qui flottent parfois paisiblement sur les champs nus de la mer, sans maisons et sans ombrages, et qu'y étendent les nuages, ces hameaux célestes, ces vagues ramures.

La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s'anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n'est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s'émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C'est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu'on sent son coeur se fondre en les regardant. Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots. Elle rafraîchit notre imagination parce qu'elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu'elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre coeur en s'élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses."
 

 

 

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5 juin 2024 3 05 /06 /juin /2024 09:11
Etre attentif à la beauté...

 

La beauté est présente partout : dans la nature, dans un air de musique, dans un tableau, un spectacle de théâtre, etc.

Mais souvent, dans notre monde moderne, nous ne savons plus être attentifs à la beauté : bousculés et emportés dans un monde d'images qui défilent, nous ne savons plus contempler ce qui est beau, toutes les splendeurs du monde...

Un coucher de soleil, une fleur, un paysage, un oiseau, la forme des nuages, les arbres, le murmure des oiseaux, celui de l'eau qui ruisselle, une lecture, une belle musique...

Or, la beauté est essentielle : elle nous apaise, nous console, nous apporte un réconfort unique et si précieux...

La beauté nous aide à vivre...

Emportés par un flot d'informations souvent malheureuses, nous oublions de regarder ce qui nous entoure, nous oublions souvent de cultiver la beauté.

 

Comme l'écrit si bien Laurence Devillairs dans son ouvrage La Splendeur du Monde :"On nous propose toutes sortes d'exercices spirituels et de sagesse, censés nous faire méditer, changer, nous améliorer. Mais on néglige les exercices esthétiques, l'éducation à la beauté, tout ce qui permettrait d'ouvrir et d'aiguiser notre sensibilité. Parce que voir s'apprend, et que voir est une expérience incomparable où se mêlent tous les sens, le corps et l'intelligence aussi.

 

C'est cette conviction que je voudrais partager, parce que je l'ai éprouvée : au quotidien, l'attention au beau qui m'entoure m'a transformée. C'est la plus certaine des consolations, le plus immédiat des bonheurs.

La splendeur du monde est là, à portée de regard, et je l'avoue sans hésiter, c'est pour moi l'une des dernières raisons d'espérer..."

 

Trop souvent, la beauté nous échappe, nous ne savons plus la voir : le regard émoussé par une multitude d'images, la beauté évidente du monde ne nous touche plus.

Il nous faut réapprendre à voir, à écouter, à sentir et ressentir... Il nous faut prendre le temps de contempler, de goûter, de savourer le monde et ses splendeurs..

 

Et Laurence Devillairs ajoute : "Il n'y aura pas de défense de la nature, sans rapport esthétique à la nature. D'abord il faut se dire : c'est beau et quand on dit : c'est beau, il y a quelque chose d'éthique, de moral, d'existentiel et d'écologique qui se passe. Donc l'écologie, elle devra être esthétique ou elle ne sera pas..."

 

 

 

A lire : La Splendeur du Monde de Laurence Devillairs

 

https://www.babelio.com/livres/Devillairs-La-splendeur-du-monde-Aller-a-la-rencontre-de-la-/1651705

 

 

 

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24 mai 2024 5 24 /05 /mai /2024 11:42
Un spectacle burlesque dans un cadre champêtre : les Jardins de la Fontaine...

 

Un spectacle burlesque en déambulation dans un cadre champêtre et prestigieux : les Jardins de la Fontaine à Nîmes, l'occasion de découvrir aussi ce lieu chargé d'Histoire, le canal, la source, le temple de Diane... un spectacle savoureux qui mêlait humour et culture... 

Ce spectacle a été présenté lors des Journées Romaines de Nîmes... par la Compagnie Art Scène Lutin.

Dans l'allée principale des Jardins, cette farce intitulée TRAHISON s'ouvrait sur un contrôle d'identité à la romaine : la Police Prétorienne interpelle une femme qui, apeurée, décline péniblement son identité : "Je m'appelle Polyvalencia, je suis guide touristique..." un contrôle suivi d'un "alcooletum testum".

Une scène amusante où l'un des policiers se révèle lui-même positif à ce test d'alcoolémie, un procédé comique : un renversement de situation... qui provoque les rires des acteurs et du public...

 

Arrive alors un autre personnage, un Romain qui se présente : "Mythomarcius Balivernus, narrateur et grand historien de Rome..." On sourit, bien sûr, de ce nom parodique à souhait...

Balivernus présente aussi sa complice : "Polyvalencia, issue des tribus ibériques de barbares, comme on dit...", appellation aussitôt contestée par l'intéressée.

"Je suis venu pour vous dire que rien ne va plus dans notre Rome tant aimée. Des Romains haut placés complotent dans l'ombre et rien ne va plus", poursuit Balivernus.

"Tout a commencé en l'an 8 après JC", précise Polyvalencia. "Et on va vous narrer toute la petite histoire qui a fait que c'est devenu la grande et qui a fait que c'est devenu le déclin de l'Empire."

Et Balivernus ajoute :"Alors, il y a des espions partout, nous sommes sur le qui vive, alors moi, Balivernus, je vais vous donner un secret pour ne jamais être contrôlé par la garde prétorienne. Dès que vous avez le soupçon sur qui que ce soit, il vous suffit de faire ce que l'on appelle : "l'extase."

Comique de gestes à l'appui : pied droit en avant, bras ouverts, buste penché en arrière, tout cela souligné par un "ooooh !" prolongé...

La foule participe au spectacle et se prête aussi au jeu de l'extase...

 

Le spectacle se poursuit dans un autre lieu des Jardins : près du canal que nous présente Balivernus :

"Vous êtes ici devant ce que l'on appelle non pas des bains, non pas un bassin, mais une chose extrêmement importante : le canal qui va amener les eaux jusqu'à la ville de Nemausus. Pourquoi il est intéressant de s'arrêter ici ? Le canal alimente des fontaines, des abreuvoirs, etc. Mais je dois vous révéler une chose : nous avons réglé un petit problème qui prenait beaucoup d'ampleur... figurez-vous que le canal, on l'a submergé, car on pouvait marcher entre les arcades et s'y promener. Et voyant cela, nous avons mis des poissons, et pour éviter que les gens ne s'y promènent, ce sont des piranhas... le moindre petit doigt, le moindre pied qui s'aventureraient dans le canal seraient immédiatement dévorés... alors, vous allez me dire : "Pourquoi vous avez fait ça ?" Eh bien, c'est assez simple : la jeunesse de Nemausus, pleine de vigueur, pleine d'amour, venait le soir, à la nuit tombée, se promener en dessous, ils amenaient de la nourriture, ils amenaient du vin, ils s'enivraient, on pouvait dire que c'étaient les premières boîtes de nuit, et ça faisait du bruit !

Et donc, ce canal est situé en contrebas de la colline d'en face et, quand les jeunes se donnaient rendez-vous, ils disaient : "On se retrouve ce soir au canal, on se retrouve ce soir au BAS CANAL" aux Bacchanales, vous savez ce que c'est que les Bacchanales ? C'est un lieu de perdition, où on boit, où on mange... les enfants, bouchez-vous les oreilles ! Et il y a également des hommes nus."

"Où ça ?" demande, intéressée, Polyvalencia.

"Et aussi des femmes nues et ça batifole, et ça batifole, d'où l'expression, grâce au canal des Jardins de la Fontaine de Nemausus : "Allons faire une bas canale, bacchanale"...

Voilà une étymologie originale, étonnante qui provoque le rire des spectateurs...

 

Nouvelle scène, cette fois devant le temple de Diane...

"La plupart d'entre vous pensent qu'ici c'est le temple de Diane, c'est normal,  c'est écrit sur les prospectus, partout... mais que nenni, pas du tout ! car c'est un Augusteum, un hommage à Auguste, nous, on va dire que c'est un Augusteum..." explique alors Polyvalencia.

"Tu as tout à fait raison, Polyvalencia... nous allons descendre... en bande organisée." poursuit Balivernus.

Rires de la foule devant cette expression empruntée au droit, en complet décalage avec le contexte...

"Alors, comme vous le disait Polyvalencia, ce ne peut pas être le temple de Diane, je vous rappelle que maintenant nous sommes en l'an 9 après JC, et là ce ne peut être qu'un Augusteum, car je connais personnellement l'empereur Auguste, premier empereur de Rome ! Et quand il est venu ici en villégiature, de passage, il m'a dit : "Balivernus, sois la mémoire de mon passage à Nemausus et fais donner en mon honneur une cérémonie de façon à ce qu'ils s'en souviennent toujours. Nous sommes arrivés à la date fatidique, ça se produit tous les 200 ans, c'est pour vous dire que vous avez beaucoup de chance !"

S'ensuit une cérémonie avec fumées, danses des Vestales transformées pour la circonstance en pom-pom girls, battement de tambour...

Balivernus mène la cérémonie : "Oh grand Augustus, tus, tus ! Là, je fais l'écho, parce que je vous explique : avant, il y avait des murs, et malheureusement, après un terrible incendie, tout s'est écroulé, mais avant, ça résonnait fort, très fort ! Donc vous allez faire aussi l'écho avec moi."

Et le public participe à la création de l'écho : 

"Oh grand Augustus !" TUS, TUS, crie la foule. Premier empereur des Romains, MAIN, MAIN ! Prends nos enfants par la main, MAIN, MAIN ! Pour les emmener vers demain, MAIN, MAIN !

Et la scène s'achève avec une version parodique et décalée de la chanson d'Yves Duteil : Prendre un enfant par la main, entonnée par la foule et avec une séance d'extase...

Plus loin, Balivernus remonte le temps et fait un cours d'histoire sur Jules César qui n'a jamais été empereur, il a été gouverneur de Rome, grand commandant en chef  de toutes les armées, avec des pouvoirs économiques, politiques. Et Balivernus évoque, de manière pittoresque, le complot fomenté par Brutus pour assassiner César.

Dernière volonté de César : "Je veux que celui qui me remplace s'appelle Octave..." Octave qui deviendra Auguste, premier empereur de Rome.

 

Nouveau tableau devant la source de Nemausus, dieu celte qui a donné son nom à la ville : "Les celtes ont ont été les premiers à venir s'installer ici", explique Polyvalencia...

"Ils sont venus pas par hasard mais parce qu'il y a des résurgences d'eau de pluie qui s'infiltrent dans le sol et qui font qu'ils avaient de l'eau..."

Et Balivernus en vient à raconter sa rencontre avec les nymphes de la source, un soir de pleine lune :

"Derrière moi, sur le côté, j'entends : "Balivernus ! Balivernus !" Je me retourne, un peu interloqué, qui m'appelle ? Et j'entends une autre voix : "Balivernus ! Comme tu es beau !" Et une troisième voix : "Balivernus ! Balivernus ! On t'aime !"

Je me retourne et je regarde et qu'est-ce que je vois ? A la surface de l'eau, trois nymphes... et je dis : "Mais que faites vous là ?" 

"Mais c'est parce qu'on voulait te voir et l'une d'entre nous voulait te faire un cadeau..."

"Ces nymphes s'appellent Oxygénia, Métania, Azotia...

Mais elles souffrent d'un problème, nous dit Balivernus : elles font de l'aérophagie, et ces trois nymphes pètent dans l'eau, et si vous voyez des bulles revenir à la surface, c'est qu'elles sont là.

Et Oxygénia est la fille de Chronos et là elle me dit : "Tiens Balivernus, ceci est un de mes présents. C'est mon père qui l'a fabriqué... cette chose que j'ai dans la main me permet d'arrêter le temps, quand je le veux, je peux le bloquer, le débloquer, le rebloquer, le débloquer, le faire repartir en arrière, en avant. Je vous en ferai la démonstration dans quelques secondes..."

 

La scène finale se déroule devant le grand mur des Jardins : le couple Germanicus, Agrippine s'apprête à recevoir des invités : un autre couple, Arminius, (conseiller du gouverneur Varus, ambassadeur de Rome après des tribus barbares germaniques) et sa femme Thusnelda.

 

Agrippine et Germanicus sont vraiment d'origine romaine, alors que Thusnelda et Arminius sont, eux, des barbares, des Germains qui ont été élevés tout petits par Rome et ils vont commencer à vouloir trahir Rome.

Les deux couples se querellent et décident de régler leur différent dans une partie de "chifoumium" ! La partie est remportée par Agrippine et Germanicus, ce qui provoque la colère d'Arminius et de Thusnelda qui s'en vont dépités. Ils vont remonter sur le front de l'est pour fomenter un complot...

 

Bien que le spectacle soit éminemment comique (avec nombre de procédés : comique de gestes, de situation, de mots, de caractère, de répétition, grossissements burlesques),  il est émaillé de faits réels qui ont constitué l'histoire de Rome : le sanctuaire dédié au dieu celte Nemausus, près de la source, intégré ensuite par les Romains dans l'Augusteum, lieu de culte dédié à l'empereur Auguste, premier empereur de Rome.

Le temple de Diane s'inscrit dans ce sanctuaire mais sa fonction première est discutée. Son plan basilical exclut le fait qu'il s'agisse d'un temple romain et le terme "de Diane" ne s'appuie sur aucune donnée archéologique ou historique connue à ce jour. On date bien l'édifice de l'époque d'Auguste.

Autre fait historique réel : l'assassinat de César par Brutus.

La trahison d'Arminius, chef d'origine chérusque a valu à Rome une de ses plus cuisantes défaites lors de la bataille de Teutobourg, en l'an 9 après J.C.

Enfin, les noms pittoresques de tribus germaniques cités dans la dernière scène sont bien réels : les Chauques, les Chérusques, les Chattes, les Angrivariens, les Usipètes, les Bructères.

 

Merci à tous les acteurs de la troupe pour ce bon moment passé en leur Compagnie dans ce lieu mythique : Les Jardins de la Fontaine à Nîmes...

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Teutobourg

 


 

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16 juin 2023 5 16 /06 /juin /2023 11:20
Une farce romaine : l'histoire extraordinaire de Cléopâtre...

 

Un spectacle hilarant, rempli de références à l'antiquité romaine, un spectacle érudit et loufoque en même temps, un spectacle parodique qui fait appel à toutes les ressources du comique : comique de gestes, de mots, de situation, de caractère, de répétition...

Un spectacle en plein air à la façon antique...

Un spectacle vivant qui fait intervenir les spectateurs invités à participer à toutes les péripéties de cette farce romaine.... un spectacle musical avec danses, accompagnement d'instruments de musique antiques...

Un spectacle complet auquel ont pu assister, pendant les Journées Romaines, les habitants de Nîmes, anciennement Nemausus.

 

Et comme les acteurs ne sont que trois, les spectateurs sont immédiatement conviés à jouer le rôle du choeur...

"Je vous propose d'être le choeur de cette comédie antique. A tous moments, on viendra vous solliciter, on vous donnera une phrase et vous devrez la répéter ensemble. On va s'entraîner un peu : Nous sommes le choeur !" déclame en préambule un des acteurs de la pièce.

"Nous sommes le choeur !" répètent les spectateurs.

"Pas mal ! vous avez déjà fait choeur dans votre vie, non ?" commente le comédien...

Puis il appelle l'auteur de la pièce qui dit-il "nous fait la grande joie, le grand honneur d'être là parmi nous cet après midi. On va l'appeler par son nom, il s'appelle Cubitus Radius !"

Et la foule de répéter Cubitus Radius !

"Mais comme il a un ego surdimensionné, comme il est un peu sourd, surenchérit le comédien, il faut y aller vraiment, vraiment, vraiment..."

Et la foule de se prêter au jeu de la répétition...

 

Et voici qu'apparaît Cubitus Radius !

"Nous nous trouvons à Rome, au moins pour le premier acte de cette comédie." et le choeur est invité à acclamer les musiciens qui entrent pour commencer la pièce de théâtre...

"Némausiens, Némausiennes, nous sommes en - 36, avant qui on ne sait pas ! Vous allez découvrir l'histoire extraordinaire des trois personnages les plus importants de tous les temps ! J'ai nommé : Octave... j'ai nommé également Marc Antoine, et enfin, la grande, la belle, la fabuleuse  Cléopâtre !

Vous verrez de la rébellion, de la haine, de l'amour, de l'audace et du sang Rhésus A +."

 

La pièce met en scène la rivalité entre Octave et Marc Antoine, les deux consuls désireux de devenir les maîtres de Rome... tout en prenant quelques libertés avec l'histoire...

 

Sont évoquées les moeurs et les institutions romaines : l'appel aux dieux, les sacrifices, les Vestales, avec des allusions à l'actualité de notre époque.

 

Les comédiens mêlent fiction et réalité dans un aller-retour continuel entre les faits historiques et la farce humoristique afin de nous plonger dans un univers antique aussi divertissant qu’instructif.

 

Bravo aux comédiens de la Compagnie Effet Tchatche et aux spectatrices et spectateurs qui ont joué les rôles de la Vestale, de la mer, des mouettes, de la tortue, de Cléopâtre...

 

 

La vraie histoire de Cléopâtre :

 

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/cleopatre-marc-antoine-vs-octave-passer-a-l-actium-2755632

 

 

 

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30 septembre 2022 5 30 /09 /septembre /2022 12:41
Manon Lescaut : l'incipit...

 

Le mot "incipit" vient d'un verbe latin à la troisième personne et se traduit par "il commence".

L'incipit désigne donc la ou les premières pages d'un roman... Traditionnellement, l'incipit a deux fonctions essentielles :

- une fonction informative : il s'agit d'informer le lecteur sur les temps, lieux, personnages.

- une fonction attractive : il convient d'inciter le lecteur à poursuivre la lecture, et de susciter sa curiosité...

On retrouve ces deux fonctions dans l'incipit du roman de Prévost : Manon Lescaut...

 

I) Fonction informative dans un récit réaliste :

1) Le narrateur parle à la première personne "je", dès la première phrase : on sait qu'il s'agit du Marquis de Renoncour ( Le roman Manon Lescaut était à l'origine inséré dans un ensemble plus vaste : Les Mémoires d'un homme de qualité.)

Le Marquis évoque sa première rencontre avec les héros de l'histoire : Manon et Des Grieux. Le récit se présente donc comme un véritable témoignage : une façon d'authentifier le récit par l'emploi de la première personne. C'est un témoin fiable, crédible qui s'exprime, un homme de qualité.

2) Des renseignements nous sont donnés sur le cadre : un cadre ordinaire, familier, il s'agit d'une scène de rue où l'on voit la populace, "tous les habitants" se précipiter pour assister à l'arrivée d'un convoi. On perçoit quelques détails réalistes : "mauvaise hôtellerie... deux chariots couverts... des maisons... des chevaux fumants".

3) Le lieu est situé précisément : Pacy sur Eure, une ville réelle située en Normandie.

On relève aussi plusieurs noms propres : "Le Havre de Grâce... Paris (Des Grieux a suivi Manon depuis Paris)... l'Amérique : c'est la destination du convoi.

4) Des allusions à l'actualité de l'époque : la Régence... Une nouvelle colonie avait été récemment conquise par Louis XIV : la Louisiane. Pour la peupler, on avait recours à des déportations forcées de filles de joie, de détenues. Pour encadrer ces convois, on venait de créer un corps spécial de militaires : des "archers" avec un uniforme particulier "une bandoulière et un mousquet."

Ces archers avaient mauvaise réputation : ils étaient cupides, brutaux. Un des archers s'exprime dans un discours direct, ce qui authentifie la scène.

5) Quelques détails réalistes émaillent le récit.

"filles enchaînées... la saleté du linge de Manon... l'hôpital" : il s'agit de l'hôpital de la Salpêtrière qui était à l'époque une prison où l'on enfermait les fous, les mendiants, les filles de joie.

 

II La fonction attractive

1) Prévost attire notre regard par une scène spectaculaire, très visuelle : la populace se précipite pour observer un convoi, une scène intense quasi cinématographique.

Le verbe "voir" est utilisé dès le début de l'extrait. Plus loin, on trouve le mot "spectacle".

Les verbes de mouvement traduisent l'élan de la foule attirée par ce spectacle : "se précipitaient... courir... la populace qui s'avançait... se poussant."

2) La curiosité des gens et du narrateur lui-même (le marquis de Renoncour) renvoie aussi à la curiosité du lecteur comme une mise en abîme : le lecteur s'identifie au narrateur et voit la scène en même temps que lui.

3) Les personnages suscitent aussi notre curiosité : 

Manon a un "air et une figure peu conformes à sa condition", elle ressemble à "une personne de premier rang". Manon se distingue des autres, elle apparaît unique.

Pourtant, Manon n'est pas vraiment décrite, elle reste une énigme, sa beauté est suggérée mais n'est pas détaillée. Elle est souvent associée aux verbes "paraître, sembler".

On connaît seulement l'impression, les sentiments qu'elle produit sur les autres : "je vis quelque chose d'assez touchant... du respect et de la pitié... " On a une connaissance lyrique du personnage qui attire immédiatement la sympathie.

Des Grieux, lui, est présenté par un des archers : c'est l'image même de la passion, de la fidélité, une figure tragique associée à des pleurs. On relève des expressions hyperboliques : "enseveli dans une rêverie profonde... je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur."

Le personnage est décrit aussi en termes élogieux soulignés par des adverbes d'intensité : "un air si fin et si noble". Lui aussi apparaît attirant, énigmatique : il n'est pas décrit précisément.

Les deux héros apparaissent distingués et s'opposent au milieu populaire évoqué au début.

 

III La composition du roman et sa technique

1) En fait, dès le début du roman, le lecteur apprend ce que sera le sort de Manon : elle sera déportée en Amérique : avant de connaître en détail l'histoire d'amour des deux héros, leur rencontre, leurs aventures, on sait en partie ce qui va leur arriver.

Quel est l'effet produit ? Une sorte de fatalité pèse sur les personnages comme dans les tragédies antiques où tout est raconté dans le prologue : on entre tout de suite dans le drame.

2) Le roman au XVIII ème siècle est encore influencé par l'esthétique théâtrale : on trouve dans le roman de nombreux aspects qui font songer à la tragédie classique.

Nous avons là une véritable scène de théâtre tragique : Manon est au centre de la scène, la lumière est concentrée sur elle, tout le monde la regarde : la foule, une vieille femme, l'homme de qualité...

Les autres personnages jouent le rôle de figurants. La vieille femme commente l'action comme le choeur dans les tragédies antiques. On peut noter l'expressivité de ses gestes : "joignant les mains et criant que c'était une chose barbare..."

3) On retrouve dans cet incipit les ressorts essentiels de la tragédie classique : "horreur et compassion", la terreur et la pitié, selon la définition d'Aristote. Les exclamations de la vieille femme soulignent le tragique. 

Comme au théâtre, il y a là tout un art de la préparation et de l'attente. Et bien sûr le style direct utilisé à plusieurs reprises dans cet incipit fait songer aussi à l'art théâtral.

 

 

Cet incipit parvient à intéresser le lecteur avide de connaître le destin de ces deux êtres d'exception dans un convoi de déportés. Manon et Des Grieux sont des héros romanesques fascinants.

Manon incarne la fatalité de la passion : c'est une figure de rêve, une beauté idéale qui rayonne et envoûte...

Le style reste classique : plein de pudeur, de retenue : aucune vulgarité dans l'évocation du convoi.

 

 

 

Le texte :

 "Ayant repris mon chemin par Évreux, où je couchai la première nuit, j’arrivai le lendemain pour dîner à
Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. 
Je fus surpris en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de fatigue et de chaleur, marquaient que ces deux voitures ne faisaient qu'arriver. Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le tumulte ; mais je tirai peu d'éclaircissement d'une populace curieuse, qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s'avançait toujours vers l'hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion. Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière, et le mousquet sur l'épaule, ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien, monsieur, me dit-il ; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes compagnons, jusqu'au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est apparemment ce qui excite la curiosité de ces bons paysans. J'aurais passé après cette explication, si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille femme qui sortait de l'hôtellerie en joignant les mains, et criant que c'était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion. De quoi s'agit-il donc ? lui dis-je. Ah ! monsieur, entrez, répondit-elle, et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le cœur ! La curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai à mon palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en tout autre état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si peu que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de l'Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant général de Police. Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle s'obstine à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la ménager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer, qui pourrait vous instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce ; il l'a suivie depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer. Il faut que ce soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distingue, au premier coup d'oeil, un homme qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se leva ; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui dis-je, en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît point faite pour le triste état où je la vois ? Il me répondit honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle était sans se faire connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de tous les hommes."

Extrait de la première partie de Manon Lescaut - L'abbé Prévost


 

 

Manon Lescaut : l'incipit...
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16 septembre 2022 5 16 /09 /septembre /2022 11:54
Le registre tragique...

 

Le registre tragique est, à l'origine, propre à la tragédie grecque : ce genre littéraire est né dans la Grèce antique au cinquième siècle avant J. C., avec des auteurs célèbres : Eschyle, Sophocle, Euripide...

 

La tragédie a connu aussi un grand succès en France, au 17 ème siècle : Racine, Corneille se sont illustrés dans ce genre théâtral.

 

Mais on peut également trouver ce registre tragique dans le roman, la nouvelle, la poésie.

 

Quelles en sont  les caractéristiques ?

Souvent, le niveau de langue utilisé est soutenu et noble car la tragédie met en scène des rois, des princes... périphrases, métaphores contribuent à donner un ton solennel au texte.

 

Mais le style peut être aussi familier ou courant, dans un roman, par exemple.

Dans un texte de prose, l'auteur peut utiliser des phrases ou des membres de phrases comportant 12 syllabes qui font songer à des alexandrins, les vers employés dans la tragédie classique. C'est ce que l'on nomme "des vers blancs".

Des exclamations, des interrogations, des apostrophes, des invocations, des implorations viennent souligner le désarroi, la souffrance, l'émotion...

Des jeux d'opposition, des antithèses, des parallélismes, des hyperboles, des chiasmes accentuent le déchirement du héros confronté à des décisions ou à des choix contradictoires, obligé de résoudre des dilemmes.

 

Les thèmes associés au tragique sont le mal, la fatalité, la mort...

Le héros tragique est victime d'une puissance qui le dépasse : un destin inéluctable, une fatalité qui pèse sur lui, c'est ce qu'on appelle aussi d'un terme latin, le "fatum".

 

Ce destin peut être représenté par des forces surnaturelles : des dieux, une hérédité ou une malédiction familiale, ou des passions irrépressibles, ou par un autre personnage qui symbolise le tragique.

Le héros subit souvent des passions dévastatrices, comme l'amour, la jalousie, il est exposé à la mort.

Quel est l'effet produit ?

Selon la définition d'Aristote, le tragique doit susciter "la terreur et la pitié."

Il peut provoquer aussi l'admiration à l'égard du héros qui est mis en scène.

 

 Phèdre est l'héroïne tragique, par excellence : soumise à la fatalité, à une lourde hérédité, à une malédiction divine, elle éprouve une passion irrépressible, un amour interdit pour son beau fils Hippolyte.

On connaît ce vers célèbre de la pièce de Racine "C'est Vénus toute entière à sa proie attachée..." : la déesse de l'amour poursuit Phèdre de sa haine, car elle est la "brillante", la petite fille du dieu Soleil qui avait dévoilé les amours coupables de Vénus et d'Arès. (En grec ancien "Φαίδρα / Phaídra",  signifie "Brillante".) 

Phèdre est ainsi soumise à une malédiction qui la dépasse et qui pèse sur elle et toute sa famille.

 

Un extrait de Phèdre...

Phèdre, Racine
Acte I, scène 3, L’aveu de Phèdre 

Phèdre
 Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;

 Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Par des vœux assidus je crus les détourner :
 Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :
 Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J’adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer.
J’offrais tout à ce dieu, que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. Ô comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein, et des bras paternels.
Je respirais, Œnone. Et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence ;
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
 De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J’ai revu l’Ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus toute entière à sa proie attachée.

 

 

 

 

 

Le registre tragique...
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17 juin 2022 5 17 /06 /juin /2022 11:20
Mais qu'est-ce qu'ils ont inventé, les pauv' Gaulois ?

 

Une farce pour se moquer des Romains et de leur prétention à avoir tout inventé...

La pièce de théâtre met en scène deux légionnaires benêts qui se rencontrent.

Deux soldats romains, de retour de la guerre des Gaules, font un point sur leur condition. Prouesses et vantardises dictent la rencontre. 

 

Les deux légionnaires se présentent d'abord puis énumèrent leurs innombrables campagnes :  ils  commencent alors à se plaindre du mauvais état de leurs caligae.

"On me donnerait des sandales en papyrus que ce serait pareil..."

"-Pourquoi ils nous donnent pas la caligae gauloise ? ça, c'est de la godasse ! Jamais une réparation !"

"-De l'entretien, c'est tout !"

-" ça te tient toute la vie !"

-"Même pendant les batailles !"

-"Ah sacrés Gaulois !"

"-Faut quand même leur apporter la civilisation !"

"Ah les Gaulois ! Pauvres Gaulois ! Qu'est-ce qu'ils ont inventé ? A part la caligae ?"

"Ah si ! La cotte de mailles !"

-" Ah les Gaulois ! Non, mais mise à part la cotte de mailles, qu'est ce qu'ils ont inventé, les pauv 'Gaulois ?"

 

Et le dialogue se poursuit, énumérant toutes les inventions des Gaulois et elles sont nombreuses !

Jugez plutôt : le casque à protège joues, la faux, la moissonneuse mécanique, la forge, l'extraction des minéraux, le cerclage des tonneaux, le travail du bronze, l'orfèvrerie, les pantalons (les braies), les tuniques avec des manches, la capuche (le cucullus)...

 

La farce utilise un des ressorts essentiels de la comédie : le procédé de répétition qui transforme les personnages en marionnettes...

"Du mécanique plaqué sur du vivant", c'est ainsi que Bergson définit ce procédé comique.

Ce procédé a été amplement utilisé par Molière : on se souvient de cette réplique réitérée par le vieux Géronte dans les Fourberies de Scapin : "Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?"

Ou encore de cette autre réplique d'Orgon dans Tartuffe : 'Le pauvre homme !"

Un procédé très efficace qui déclenche immanquablement le rire des spectateurs.

On retrouve aussi le comique de caractère avec des personnages de soldats romains fanfarons, infatués, imbus de leur personne, pleins d'arrogance...

Cette farce fait songer à une comédie antique de Plaute : Le soldat fanfaron, Miles gloriosus, en latin. Adaptée d'une pièce grecque, la comédie de Plaute met en scène un soldat vaniteux prompt à s'attribuer des exploits guerriers imaginaires.

 

Ce spectacle qui mêle humour et culture était présenté à Nîmes, lors des Journées Romaines, par la Compagnie Le Rouge et le Vert...  avec Thierry Paillard et Valérie Barral...

 

Un bon moment de détente et d'humour pour ce spectacle en plein air, selon la tradition antique...

 

 

 

Photo et vidéos : rosemar

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10 juin 2022 5 10 /06 /juin /2022 11:40
Farce romaine : un carambolage sur la Via Domitia...

 

Des étincelles sur la Via Domitia ! Lorsque le chariot d'une gauloise forte en gueule est percuté par le char d'un Romain bellâtre et arrogant, genre play-boy attardé, avec lunettes noires et écharpe blanche, cela fait forcément des étincelles !

Un spectacle savoureux qui mêle humour et  culture, un spectacle présenté à Nîmes, lors des Journées Romaines... une farce antique modernisée, éclats de rires et bonne humeur garantis !

 

Les personnages : Un présentateur ayant un défaut d’élocution. Une chauffeuse routière gauloise.
Un Romain à l’Italienne...


Sur une route, quelque part entre Italie et Espagne… Cette farce confronte deux façons de conduire : deux cultures qui se rencontrent et se confrontent, deux visions du monde !
 Tout commence donc par un accident de la route, un carambolage sur la Via Domitia...

 

Un spectacle haut en couleurs, avec peu de moyens, quelques accessoires seulement... une cithare, deux chaises...

Des dialogues amusants, savoureux ! Un bon moment de détente sur la Via Domitia...

 

Au son d'une cithare, un présentateur annonce le sujet de cette farce romaine : 

"A présent, empruntons la Via Domitia, cet axe routier aménagé dès 121 avant J C que nous ne connaissons pas encore...

Très usitée et très entretenue du delta du Rhône à la Narbonnaise, elle s'étire jusqu'en Espagne... osons nous arrêter pour de petites pauses régulières et méritées sur les aires de relaxes prévues à cet effet.

Faisons y boire les bêtes de trait, de chars rapides, restaurons y nous de délicieux haricots aux lards ou de brochettes de cochleas, des escargots ! mmm !"

 

Une simple chaise pour figurer un chariot conduit par une gauloise...

Et sur l'air célèbre de Nationale 7 :

"Via Domitiète, faut la prendre qu'on aille à Rome ou à Sète ! Allez ! C'est une route pour faire les sesterces ! On est heureux via Domitiète ! La la la la !"

 

Et voici qu'un char romain vient heurter la carriole de la Gauloise !

"-Et alors, jamais tu regardes la signalétique dans ton cisium à deux roues, là !" s'exclame la Gauloise...

"-Et tu pouvais pas le ranger ton arrière train de quatre roues ?! " rétorque le Romain.

"-Mais, c'est marqué ! Portion de route de trois passus ! Si tu sais pas lire le romain !"

"-Ah si c'était moi qui le dictais, le code de la Via, tu ne roulerais même pas sur une portion de trois passus ! Va donc, eh, cochlea !" 

"-Va donc eh cucurbita !

"-Eh même j'interdirais les raeda,  à 4 roues, tiré par  8 à 10 chevaux et même les carruca à deux roues et quatre chevaux, à dégager sur les pistes de détresse !"

 

Un dialogue savoureux ponctué d'insultes à la romaine : 

-"Tête de brassica !

-"La Via est à tous ceux qui la pratiquent", argumente la Gauloise.

-"Il ne faut pas mélanger les peniculum et les mappa !" rétorque le Romain.

-"Quoi ! Les torchons et les serviettes ! Mais mon engin n'est pas un torchon !

 

Comique de mots, comique de gestes, comique de situation, de caractère, toute la panoplie du registre comique dans cette petite farce burlesque ! Sans oublier la saveur des mots latins qui ponctuent le dialogue !

 

"L'écriture du spectacle est conçue pour un jeu moderne, se rapprochant du théâtre de cabaret, critique et pamphlétaire, accumulant humour, gags et effets comiques, tant dans les jeux de mots que dans les effets visuels.

Le principe dégagé des saynètes en duo de personnages "marqués" permet de traiter dans une action courte plusieurs éléments d'histoire passée ou présente, en superposition ou non.

On reste attaché de ce fait et malgré la densité du texte à la "petite" histoire (le conte) pour mieux appréhender la "grande." "

 

Un spectacle en plein air qui renoue avec l'ancienne tradition du théâtre... Bravo aux acteurs et concepteurs de cette amusante farce romaine !

Un spectacle de la Compagnie Le Rouge et le Vert...

 

"Valérie Barral et Thierry Paillard ont choisi la forme du théâtre pauvre aux accessoires minimalistes, peut-on dire symboliques, aux costumes pas romains pour un sou ni gaulois d’ailleurs pour un sesterce.

Dans leur style propre de jeu et de mise en scène, ils mélangent à loisir, comparent, mettent en miroir, tant en filigrane que de matière soulignée, des situations et des personnages atypiques choisis et représentatifs d’hier comme d’aujourd’hui."

"Ces farces humoristiques réinterprètent avec les codes de notre temps, les comédies satiriques chères à Plaute et Térence tout en se référant au théâtre de tréteaux minimaliste du Bas-Empire…

En mettant en scène des personnages atypiques où les anachronismes répondent aux références historiques, ces saynètes apportent un éclairage singulier sur cette histoire vieille de plus de 2.000 ans."

sur un texte de Thierry Paillard
et des recherches de Valérie Barral

 


 

 

https://www.compagnielerougeetlevert.com/farces-romaines

 

https://www.compagnielerougeetlevert.com/_files/ugd/faeeba_db98020133ba4da1b9bd7bb8780b70b4.p

 

 

 

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26 janvier 2022 3 26 /01 /janvier /2022 09:50
Pour célébrer Molière : le scandale du Tartuffe...

 

Molière fut un homme de théâtre complet : il participa du début jusqu'à la fin à la création théâtrale, il fut auteur, mais aussi metteur en scène, acteur, et directeur de troupe : l'Illustre Théâtre.

Molière est peut-être le plus connu des auteurs français, le plus étudié aussi : c'est un des rares auteurs à figurer dans les programmes scolaires de la sixième à la terminale.

 

Le plus grand mérite de Molière est d'avoir été de son temps : il a exhibé ses contemporains sur la scène et en même temps dépeint des caractères éternels : l'avare, l'hypocrite, le pédant, le fourbe, le vaniteux, le misanthrope, l'hypocondriaque, etc.

 

Molière dénonce des travers de tous les temps, grâce au rire : son oeuvre reste encore d'actualité.

 

L'originalité de Molière est aussi d'élever la comédie à une ambition idéologique et politique.

Ainsi, dans Tartuffe, Molière s'attaque à la fausse dévotion : les dévots constituaient un parti puissant en France, au 17ème siècle.

En attaquant ce parti dévot, Molière touchait au pouvoir, à la cour, à la religion : la comédie devenait une affaire d'état.

Le cadre historique est important : en 1660, s'est imposée la Monarchie de Droit Divin en la personne de Louis XIV... le roi était censé détenir son pouvoir de Dieu...

 

Jamais, la dévotion ne connut plus d'éclats qu'au début et tout au long du 17ème siècle. Les deux pouvoirs que sont l'église et la royauté s'appuient l'un sur l'autre, ils se protègent réciproquement contre leurs ennemis : les protestants, les athées, les libertins.

 

L'église s'impose grâce à certaines organisations religieuses, comme la Compagnie du Saint Sacrement : cette compagnie a été créée en 1629, pour des oeuvres charitables auprès des malades, des pauvres, des prisonniers, mais elle a aussi une rôle de dénonciation... elle dénonce aux évêques les individus suspects, les hérétiques, les blasphémateurs.

Et cette compagnie se déchaîne contre la représentation du Tartuffe.

 

Pourquoi ?

Molière dénonce la fausse dévotion par une comédie, un genre littéraire déjà suspect pour les dévots. Au 17ème siècle, le théâtre et plus particulièrement la comédie sont jugés immoraux, les comédiens sont tenus pour infâmes.

Les comédiens sont adjoints à la liste des excommuniés au même titre que les sorciers, les blasphémateurs.

 

Ce que l'on reproche à Molière, c'est bien sûr de s'attaquer à la religion, mais aussi de parler de ce sujet dans une comédie.

Ainsi, la pièce a été longtemps interdite.

Molière fut obligé de remanier la pièce, et sa représentation, d'abord interdite en 1665, sera enfin autorisée seulement en 1669. ( A cette date, la Compagnie du Saint-Sacrement était probablement moins influente.)

 

 

http://rosemar.over-blog.com/2017/03/tartuffe-une-piece-politique.html

 

http://rosemar.over-blog.com/2015/05/dom-juan-le-combat-de-moliere.html

 

https://www.francetvinfo.fr/culture/400-ans-de-la-naissance-de-moliere-pourquoi-tartuffe-a-ete-censure_4915829.html

 

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15 janvier 2022 6 15 /01 /janvier /2022 09:43
Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve...

 

Nous commémorons, en ce 15 janvier, les 400 ans de la naissance de Molière, l'occasion de lire et de relire son oeuvre, notamment la fameuse tirade de Dom Juan, célébrant l'inconstance : un chef d'oeuvre d'élégance, de poésie et de cruauté.


 Dom  Juan apparaît sur scène à l'Acte I, scène 2, après avoir été décrit par son valet, Sganarelle dans la première scène de la pièce :  il s’exprime longuement dans une tirade. On passe d’une vision populaire, d’une esquisse caricaturale, celle de Sganarelle, à une peinture plus approfondie du personnage.


Au début de la scène, Dom Juan confirme qu’il n’aime plus Done Elvire et exprime son intention d’enlever une jeune fiancée, il envisage donc une nouvelle conquête. Sganarelle ose émettre une critique : c’est là que se situe la tirade.
Dom Juan y expose sa propre conception de l’amour : une théorie  mûrement réfléchie, il  développe sa philosophie et celle des libertins de son temps.


 
I)  L’ART DE CONVAINCRE : APPEL A LA LOGIQUE (LE LOGOS), UN DISCOURS A  VALEUR GENERALE

  1)On peut d'abord étudier l’énonciation : dans la première phrase : les pronoms « on » «  nous »  l’emportent.
Plus loin: « pour moi, la beauté me ravit … »  on trouve l'emploi de la première personne.
Plus loin « on goûte une douceur extrême… »
Constamment Dom Juan  alterne  « je » et « nous » : il généralise donc son discours et lui donne ainsi une valeur de théorie.
   

2)Dom Juan parle sous forme de maximes ou de proverbes : « la constance n’est bonne que pour les ridicules »  « tout le plaisir de l’amour est dans le changement ». On note l'emploi du présent à valeur intemporelle : un présent de vérité générale et l'utilisation du pluriel à valeur généralisante.


  3)Ce discours bien construit vise à convaincre:
-1ère partie : « Quoi…….sur nos coeurs »  La fidélité est ridiculisée.
-2ème partie :« Pour  moi…je les donnerais tous » Eloge de l’inconstance.
-3ème partie : Les inclinations naissantes…conquêtes amoureuses » Le thème de la conquête.

Ce plan est habile : il va du négatif au positif, de la défensive à l’offensive. Dom Juan renverse les valeurs traditionnelles : il valorise l’infidélité et  discrédite la fidélité : c’est un éloge paradoxal  de l’inconstance.

 

II) LA CRUAUTE  ET LA DUPLUCITE DU PERSONNAGE

 

1) La stratégie de séduction passe par la tromperie : il s'agit de flatter par "cent hommages", de jouer un rôle avec des "larmes, des soupirs".

 

2) Dom Juan s'attache à séduire des femmes jeunes, naïves : "l'innocente pudeur d'une âme".

 

3) La femme devient un objet entre les mains de Dom Juan, un objet qu'il "mène" et manipule à sa guise...

 

 

III) L’ART DE PERSUADER : APPEL AUX SENTIMENTS  (LE PATHOS) APPEL A 
L’AFFECTIVITE, AUX EMOTIONS

     1)Dans la dénonciation de la fidélité,  Dom  Juan caricature la constance.
           -il utilise un ton interrogateur et ironique, au début de la tirade « Quoi   tu veux qu’on se lie.. » : c'est une fausse question qui  contient en elle-même la réponse : Sganarelle n’est même pas invité à répondre. On remarque dans la première phrase un  rythme ternaire insistant.

 

Plus loin, on trouve l’expression « la constance  n’est bonne que pour les ridicules ». Ainsi, la fidélité est associée  au rire et à des  termes péjoratifs « ridicules …. faux honneur ».


-la fidélité est aussi représentée par une succession d’images: « se lier…nous  prend…renoncer au monde….s’ensevelir  …être mort ». Celles-ci évoquent toutes l’idée d’enfermement, le manque de liberté : elles sont classées  dans un ordre croissant. On passe du verbe « lier » à  la claustration religieuse(« renoncer au monde ») plus loin à la mort, avec le tombeau, symbole ultime de l’enfermement.
Ces images de prison et de mort  ont pour but  de susciter la peur. La fidélité est aussi associée à  l’immobilité  et l’infidélité au mouvement  (« demeurer #entraîne  …changement »)


C'est un discours habile qui trouble l’auditeur d’autant que la morale traditionnelle est renversée : l’infidélité devient morale, elle est valorisée : Dom Juan parle en termes de droit : « les justes prétentions ». Ainsi la constance est une "injustice" faite  aux autres femmes. Dom Juan substitue une morale naturelle à la morale traditionnelle,  comme le suggère l’expression : « la nature nous oblige ». Dom Juan semble défendre la liberté, une idée séduisante.


   2)dans l’éloge de l’inconstance : là encore, Dom Juan  sait se montrer persuasif.
-il use d’un langage poétique : « la beauté me ravit partout où je la trouve » : un bel alexandrin suivi de deux octosyllabes. On relève un autre procédé poétique, un oxymore : « douce  violence ». Plus loin des sonorités très douces sont mises en jeu dans la phrase : « les inclinations naissantes ont des charmes inexplicables… » 
des sifflantes « s  z », une chuintante « ch », des voyelles nasalisées  « an    on » qui ralentissent le rythme. Dom Juan sait donner à ses idées une force irrésistible, une grâce poétique : la douceur des sonorités correspond bien à l’idée énoncée : le plaisir l’emporte.
   -le champ lexical du plaisir domine : « charmes, plaisir, goûter, extrême douceur ».
On perçoit la sensualité du personnage, son goût du plaisir.


    3)dans le thème de la conquête : la quête amoureuse devient une entreprise périlleuse et glorieuse. Ce thème est perceptible  à travers différents procédés :
-une longue phrase suggère les étapes successives de cette quête : « combattre par des transports…larmes, soupirs » : la réussite doit être lente, progressive. De nombreuses relatives permettent de ralentir le rythme dans cette phrase.
-le  procédé de l’énumération de verbes : « voir …combattre …forcer.. vaincre »
-le vocabulaire du combat, de la guerre : « combattre  forcer  vaincre  être maître  triompher, conquérants   victoire ». Ce champ lexical traduit une volonté de domination et de puissance  implacable.


-le registre épique a pour but de provoquer l ‘admiration de l’auditeur : des hyperboles  avec de nombreux pluriels « toutes les autres beautés, toutes les belles. aux autres etc. »
Des nombres : « dix mille,  cent hommages ».


-la dernière partie de la tirade est significative avec la référence à « Alexandre ».
On perçoit l’orgueil démesuré de Dom Juan : il se compare au plus grand des conquérants.


Dom Juan  a le goût de l’absolu : il refuse les limites.  Cet absolu s’exprime à travers une antithèse : « rien…toute la terre ». La phrase mime la démesure de Dom Juan : les membres de phrase  deviennent de plus en plus longs, le rythme s’amplifie...

 

On perçoit dans cette tirade la force et le pouvoir de persuasion du discours de Dom Juan : il fascine, il subjugue Sganarelle mais aussi l'ensemble de l'auditoire.
  

 

Le texte :

 

Dom Juan
Quoi ? Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

 

 

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