Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 10:06
Et si on se laissait aller à une rêverie du nouvel An...



Colette, dans ses oeuvres, a souvent mis en scène des animaux, qu'elle sait rendre particulièrement attachants...

Ainsi, dans un extrait des Vrilles de la vigne, un chapitre intitulé Rêverie du nouvel an, l'écrivain raconte une promenade, avec ses deux chiennes, sous la neige, à Paris.

Colette nous montre la sympathie qu'elle éprouve pour ses animaux, elle évoque tout le bonheur qu'elle ressent, un bonheur lié à de nombreuses sensations, enfin elle utilise le procédé du retour en arrière, pour suggérer l'intensité et la permanence du souvenir... 


Voici l'extrait :
 

"Toutes trois nous rentrons poudrées, moi, la petite bull et la bergère flamande… Il a neigé dans les plis de nos robes, j’ai des épaulettes blanches, un sucre impalpable fond au creux du mufle camard de Poucette, et la bergère flamande scintille toute, de son museau pointu à sa queue en massue.
 
Nous étions sorties pour contempler la neige, la vraie neige et le vrai froid, raretés parisiennes, occasions, presque introuvables, de fin d’année… Dans mon quartier désert, nous avons couru comme trois folles, et les fortifications hospitalières, les fortifs décriées ont vu, de l’avenue des Ternes au boulevard Malesherbes, notre joie haletante de chiens lâchés. Du haut du talus, nous nous sommes penchées sur le fossé que comblait un crépuscule violâtre fouetté de tourbillons blancs ; nous avons contemplé Levallois noir piqué de feux roses, derrière un voile chenillé de mille et mille mouches blanches vivantes, froides comme des fleurs effeuillées, fondantes sur les lèvres, sur les yeux, retenues un moment aux cils, au duvet des joues… Nous avons gratté de nos dix pattes une neige intacte, friable, qui fuyait sous notre poids avec un crissement caressant de taffetas. Loin de tous les yeux, nous avons galopé, aboyé, happé la neige au vol, goûté sa suavité de sorbet vanillé et poussiéreux…
 
Assises maintenant devant la grille ardente, nous nous taisons toutes trois. Le souvenir de la nuit, de la neige, du vent déchaîné derrière la porte, fond dans nos veines lentement et nous allons glisser à ce soudain sommeil qui récompense les marches longues…"
 



On perçoit, dès le début de l'extrait, toute la tendresse qu'éprouve Colette pour ses animaux..

Les deux chiennes sont humanisées et personnifiées : elles sont associées à Colette, tout au long du texte, on remarque l'emploi de la première personne du pluriel "nous", "nos robes".

Colette s'assimile, elle-même, à ses animaux, dans ces expressions :"notre joie haletante de chiens lâchés, nous avons gratté de nos dix pattes"..."nous avons galopé, aboyé, happé la neige".

On est sensible à l'humour de cette présentation, et on voit la connivence qui unit Colette à ses deux chiennes, on perçoit, là, une affection hors du commun.

Le texte est, aussi, l'occasion, pour Colette, de retranscrire sa conception du bonheur...

C'est un bonheur simple qui est ici évoqué, les sensations sont nombreuses, elles permettent de décrire la neige, avec précision et une certaine poésie.

La sensation visuelle est, d'abord, mise en jeu : le paysage obscur où scintille la neige devient un "crépuscule violâtre fouetté de tourbillons blancs". Les couleurs contrastées attirent le regard, et forment un tableau plein de vie. On perçoit la beauté des paysages, à travers ces contrastes qui font songer à une peinture impressionniste : " Levallois noir piqué de feux roses, derrière un voile chenillé de mille et mille mouches blanches vivantes, froides comme des fleurs effeuillées..." Les images utilisées servent à magnifier cette neige, traduisant à la fois abondance et beauté.

Colette fait, aussi, appel au sens du toucher : la neige se transforme en "fleurs fondantes sur les lèvres, sur les yeux, retenues un moment aux cils, au duvet des joues."

La sensation auditive intervient, également, dans cette description : on entend un "crissement caressant de taffetas". Les sonorités de sifflante "s" et de fricative "f" restituent toute la douceur de ce bruit léger produit par la neige, sous les pas de la narratrice.

Le goût est évoqué, enfin, à travers cette image de la neige :"un sucre impalpable"... Plus loin, les personnages vont jusqu'à goûter une "suavité de sorbet vanillé et poussiéreux".

Colette parvient à nous faire ressentir un sentiment inoui de liberté, une sorte de folie qui anime les personnages, comme le suggèrent les énumérations, le procédé de parataxe, c'est à dire l'absence de mots de liaison entre les différentes phrases. Ce sont des bonheurs simples, instinctifs qui sont, ici, décrits.


Enfin, la construction de cet extrait et particulièrement intéressante...

Au début du texte, nous assistons au retour de la promenade, comme le montre cette expression : "nous rentrons poudrées", Colette emploie, alors, le présent et elle décrit les traces de neige sur les robes.

Puis, elle revient en arrière, avec le récit lui-même de la promenade, elle donne des circonstances précises de temps, de lieu et elle utilise le plus que parfait et le passé composé.

A la fin de l'extrait, Colette revient au présent, le temps du retour de la promenade : c'est un moment de repos, d'intense communion malgré le silence qui s'instaure :"nous nous taisons toutes trois..." Le rythme est lent, la phrase longue, les voyelles nasalisées contribuent à amplifier une impression de bonheur très intense :"Le souvenir de la nuit, de la neige, du vent déchaîné derrière la porte, fond dans nos veines lentement et nous allons glisser à ce soudain sommeil qui récompense les marches longues…"

Ce procédé du retour en arrière permet de restituer la permanence du souvenir qui reste gravé dans l'esprit de la narratrice.


Grâce à ce récit d'une promenade sous la neige, Colette nous dévoile son amour pour la nature, pour des bonheurs simples... Elle sait nous faire partager ses sensations et ses sentiments, la joie d'une liberté retrouvée dans un Paris désert où la nature redevient reine, et ce, grâce à un style poétique qui transforme le paysage et les êtres....
Colette nous fait revivre un moment magique, en harmonie avec la nature : elle savoure des sensations diverses, pour goûter le bonheur le plus intense.




 

Voici le texte complet des Vrilles de la vigne : l'extrait cité s'achève sur une réflexion pleine de nostalgie et de mélancolie, ayant pour thème principal le temps qui passe...

 

 

http://www.ebooksgratuits.com/html/colette_vrilles_de_la_vhuhigne.html

 

 

Et si on se laissait aller à une rêverie du nouvel An...
Partager cet article
Repost0