Oui, vraiment, mes grands-parents paternels n'étaient pas des gens ordinaires...
Tous deux enfants d'immigrés italiens issus de milieux pauvres et de familles de pêcheurs, venus de Gênes et de Naples, ils ont connu une enfance empreinte de misère et de difficultés : nés en France au début du 20 ème siècle, ils ont vécu leurs premières années dans un cadre plutôt agréable à Marseille, plus exactement à l'Estaque, petit port de pêche près de la grande métropole.
Nés dans des familles nombreuses, mon grand-père avait trois frères et soeur, ma grand-mère, elle, faisait partie d'une famille de six enfants, ils ont traversé une époque douloureuse : cette génération, ne l'oublions pas, a dû affronter deux guerres mondiales et a été marquée par ces épisodes dramatiques.
Le frère de ma grand-mère est mort tout jeune, à la fin de la guerre en 1945, déchiré par une mine allemande alors que la guerre venait de s'achever. Il laissait deux enfants en bas âge, devenus pupilles de la nation. Sa soeur cadette est décédée d'une maladie cardiaque, alors qu'elle avait une vingtaine d'années. Un autre frère, lui, est mort, fou de douleur après avoir commis l'irréparable : le meurtre de deux hommes qui l'avaient agressé et dont il avait voulu se venger... Une fort sombre histoire qui a imprimé sa marque sur une famille entière, montrée du doigt et désignée à la vindicte générale.
On le voit, ce fut une famille marquée par le destin : au fond, les Atrides n'ont guère fait mieux...
Mon grand-père, lui, était issu d'une famille démunie, d'une extrême pauvreté : son enfance a été aussi assez douloureuse.
Et ces deux êtres marqués par les drames, la misère se sont rencontrés, se sont mariés, ont associé leur désarroi et leurs misères respectives... Mon grand-père, perpétuant la tradition familiale, pratiquait la pêche et ma grand-mère était devenue poissonnière : elle faisait la tournée des villages environnants en voiture, elle fut l'une des premières femmes de l'époque à passer son permis, pour pouvoir exercer son métier, une pionnière, en quelque sorte.
Dès lors, mes grands-parents ont rêvé de vivre une autre vie différente faite de luxe, de richesses, de bonheurs nouveaux... Ils ont rêvé leur vie, ils l'ont aussi réinventée, et ils ont fait de leur vie une véritable aventure, comme s'ils avaient voulu échapper à la réalité ordinaire et banale.
Oui, l'aventure a toujours fait partie de leur vie, ils avaient incontestablement le goût du risque, du danger, et une volonté sans cesse renouvelée de sortir de leur modeste condition.
Leur rêve insensé était de faire fortune à tout prix .Comment y parvenir sinon en trouvant un Eldorado ? Mes grands parents ont cherché cet Eldorado toute leur vie.
Ce pays merveilleux, ce fut d'abord le continent américain, ma grand-mère et sa belle soeur ont tenté ce rêve américain, plus exactement, le rêve mexicain : elles sont parties, un jour, à l'aventure, quittant mari et enfants, pour expérimenter leur rêve.
Cette aventure fut, hélas, de courte durée : la belle soeur de ma grand-mère y rencontra la mort... dans des circonstances qui ne furent jamais élucidées, son corps ne fut même pas retrouvé ni rapatrié vers la France... Ma grand-mère retourna donc ,seule, du Mexique : elle dut même emprunter de l'argent, pour faire le voyage de retour en bateau.
Une tragédie encore, une de plus, s'était produite.
Mais, malgré ces malheurs terribles, d'autres rêves hantaient ma grand-mère et cette fois-ci, elle tenta l'aventure en compagnie de mon grand-père... Ce fut le départ pour l'Afrique, la côte d'Ivoire, Abidjan. Nouveau rêve de conquête ! Nouvel espoir de sortir de sa condition ! Ce fut pendant 4 ans la vie un peu plus facile, l'étourdissement des soirées entre colons, bals, flonflons, boy à disposition.
Mais cet enchantement africain ne dura pas non plus, le rêve de fortune s'effondra, encore, malgré un petit pécule accumulé, et le retour vers la métropole sonna, aussi, le retour vers des réalités ordinaires. Il fallait gagner sa vie : mon grand-père se livrait à quelques activités de pêche qui leur permettaient de survivre : jambins, seinche aux thons, oursins et dorades.
Alors, les rêves se remirent en marche, rêve d'argent vite gagné : ce fut la volonté d' obtenir la gérance d'un bar-restaurant à Marseille, en plein centre-ville, face au vieux port....
Finalement, ce rêve s'effondra aussi avec la mort de ma grand-mère à l'âge de 59 ans.
On peut le dire encore : mes grands parents n'étaient pas des gens ordinaires : issus d'un milieu très modeste, ils ont cherché toute leur vie à s'en sortir, à réussir et dans ces rêves de conquête, ils se sont un peu perdus eux mêmes.
Leur vie n'a pas été facile, j'admire leur courage, leur ténacité à vouloir tenter toujours de nouvelles expériences.
J'admire ce goût du risque et du danger qui les a poussés de l'avant sans cesse, j'admire leur volonté d'échapper à leur condition, j'admire ce besoin d'aventures que je n'ai jamais moi- même su vraiment développer.
Leur vie fut rude, plus rude que la nôtre, leur destin fut tragique et douloureux : mes grands-parents n'ont pas bénéficié du confort de vie que nous connaissons : cette époque, qui n'est pas si lointaine, nous montre les progrès accomplis, et nous force au respect pour ces générations qui ont connu des difficultés et qui ont essayé de se battre dans un monde fait de conflits, de malheurs, de peines...