
Cent ans déjà ! La guerre de 14 a provoqué des millions de morts et de victimes... une guerre des tranchées épouvantable où les hommes étaient envoyés à la boucherie : comment pourrait-on ne plus commémorer l'armistice de 1918, la fin de cette horreur qui a marqué, à jamais, une génération ?
C'est lors de la guerre de 14 que les allemands ont utilisé, pour la première fois, des gaz de combat, armes redoutables, terribles qui envahissaient les poumons et pouvaient anéantir, en un instant, la vie des combattants.
Voilà les débuts et les origines de la guerre chimique moderne et on voudrait ne plus commémorer une guerre si destructrice ?
Le souvenir est essentiel, la commémoration aussi : n'oublions pas nos grands-parents qui ont souffert, dont la vie a été anéantie ou frappée, à jamais, par cette guerre...
De nombreux auteurs ont dénoncé l'atrocité de ce conflit qui s'est éternisé pendant 4 ans, Louis Ferdinand Céline, Barbusse, Jean Giono...
Dans son roman, intitulé Les Champs d'honneur publié en 1990, Jean Rouaud décrit les effets du gaz ypérite sur les soldats : la scène est horrible.
On y voit le brouillard de ces gaz envahir tous les espaces, souiller la nourriture, les réserves d'eau....Ce brouillard associé à des verbes de mouvements est personnifié, devient une arme impitoyable qui s'infiltre partout.
On y perçoit l'impossibilité absolue de se protéger et de se préserver de ces émanations...
On ressent la douleur des corps attaqués et brûlés par cet ennemi invisible : toute la lâcheté et l'horreur de cette guerre...
La description ressemble à une véritable torture : les yeux, la gorge, les poumons souffrent le martyre.
On y voit les cadavres empilés et piétinés par tous ceux qui essaient de sortir de cet enfer de boue : les hommes sont, alors, comparés à "un grouillement de vers". Ce ne sont plus des êtres humains, ils ont perdu toute humanité.
L'évocation est pleine de cruauté et de barbarie : les phrases longues, interminables traduisent bien la difficulté, l'impossibilité de se sortir de ce bourbier infâme...
Les êtres humains sont réduits à "des mains, des pieds, des jambes", des corps souffrants qui cherchent un souffle d'air pour survivre.
Et quand ils parviennent à s'extraire de la tranchée, ils sont, alors, fauchés par les bombes allemandes.
La guerre destructrice, violente, inhumaine est décrite ici avec un réalisme effroyable : folie, barbarie, négation de l'individu réduit à néant...
Les armes chimiques, de plus en plus perfectionnées, font encore des ravages dans les guerres du xxIème siècle... Ces armes tuent indistinctement hommes, femmes, enfants, vieillards : elles atteignent une population civile qui ne peut s'en prémunir...
Commémorer la guerre, c'est rendre hommage à tous ceux qui ont souffert, qui sont morts, c'est aussi l'occasion de dénoncer et de condamner toutes les guerres et les atrocités qu'elles engendrent.
Commémorer, c'est se souvenir de tous ceux qui nous ont précédés, qui ont souffert, qui ont donné leur vie dans une guerre d'une horreur jusque-là inégalée....
Voici l'extrait des Champs d'honneur :
Maintenant le brouillard chloré rampe dans le lacis des boyaux, s’infiltre dans les abris(de simple planches à cheval sur la tranchée), se niche dans les trous de fortune, s’insinue entre les cloisons rudimentaires des casemates, plonge au fond des chambres souterraines jusque-là préservées des obus, souille le ravitaillement et les réserves d’eau, occupe sans répit l’espace, si bien que la recherche frénétique d’une bouffée d’air pur et désespérément vaine confine à la folie dans des souffrances atroces. Le premier réflexe est d’enfouir le nez dans la vareuse, mais la provision d’oxygène y est si réduite qu’elle s’épuise en trois inspirations. Il faut ressortir la tête et, après de longues secondes d’apnée, inhaler l’horrible mixture. Nous n’avons jamais vraiment écouté ces vieillards de 20 ans dont le témoignage nous aiderait à remonter les chemins de l’horreur : l’intolérable brûlure aux yeux, au nez, à la gorge, de suffocantes douleurs dans la poitrine, une toux violente qui déchire la plèvre et les bronches, amène une bave de sang aux lèvres, le corps plié en deux secoué d’âcres vomissements, écroulés, recroquevillés que la mort ramassera bientôt, piétinés par les plus vaillants qui tentent, mains au rebord de la tranchée, de se hisser au-dehors, de s’extraire de ce grouillement de vers humains, mais les pieds s’emmêlent dans les fils téléphoniques agrafés le long de la paroi, et l’éboulement qui s’ensuit provoque la réapparition, par morceaux, des cadavres de l’automne sommairement enterrés dans le parapet, et à peine en surface, c’est la pénible course à travers la brume verte et l’infect marigot, une jambe soudain aspirée dans une chape de glaise molle, et l’effort pour l’en retirer sollicite violemment les poumons, les chutes dans les flaques nauséabondes, pieds et mains gainés d’une boue glacière, le corps toujours secoué de râles brûlants, et, quand enfin la nappe est dépassée- Ô fraîche transparence de l’air- les vieilles recettes de la guerre, par un bombardement intensif, fauchent les rescapés.