Etre une femme et composer de la musique : la création musicale des femmes a longtemps été invisibilisée, empêchée même...
Claire Bodin se consacre depuis plus de dix-huit ans à la mise en valeur de la création musicale des femmes dans le domaine de la musique classique.
Elle a créé en 2011 le festival Présence Compositrices (anciennement Présences Féminines), seul festival à cette époque sur le territoire français à avoir pour ligne artistique exclusive l’exploration des œuvres des compositrices de tous temps et nationalités.
Elle a donné récemment une conférence sur ce thème au Carré d'Art de Nîmes.
"Il existe plus de dix siècles de composition musicale féminine, donc une très grande richesse. On peut parler de "matrimoine", un terme qui ne nous est pas familier, qui peut faire polémique, un terme militant... et pourtant, ce n'est pas un néologisme, le terme existe depuis longtemps, c'est une réalité ancienne, mais il a été effacé, invisibilisé, comme le mot "autrice".
Ainsi, le legs des femmes a été longtemps jugé peu digne d'intérêt.
"Oublions que je suis une femme et parlons musique"... disait Nadia Boulanger.
Empêchées par les conventions sociales, effacées par l'Histoire... les compositrices restent très marginales dans les programmes des concerts et des théâtres lyriques.
Questions que l'on se pose :
Les compositrices ont-elles des sources d'inspiration différentes ?
Existe-t-il une écriture féminine ?
Ont-elles des goûts différents, des instruments de prédilection ?
Les femmes sont-elles capables de composer ? Car le génie est masculin, disait-on !
Combien y a t'il de compositrices ? Dans quels pays ? A quelles époques ?
Quelles oeuvres ? Que valent-elles ?
Et pourquoi ne les connaît-on pas ? Pourquoi on ne les joue pas ou si peu ?"
Claire Bodin nous fait alors écouter une chanson interprétée par Elsa Barraine sur un poème de Sully Prudhomme : Ne jamais la voir, ni l'entendre...
"C'est un poème d'amour à l'origine, mais il peut faire écho à l'invisibilité des femmes dans le domaine musical.
Alors, on fait un retour sur cette vieille histoire lamentable, une histoire vieille comme le monde, et beaucoup de pays sont encore bien loin d'en être sortis :
Dès les origines, on connaît cette représentation réductrice du féminin : la femme assujettie au principe mâle, la femme est un être faible, défectueux. Seul le principe mâle serait capable de créer, et la musique n'échappe pas à la règle. La femme serait, en plus, un être diabolique, maléfique, selon une vision religieuse ancienne.
Les femmes ont été assimilées aux Sirènes, aux sorcières.
La pratique musicale des femmes va être limitée dans l'accès à l'enseignement, dans le choix des instruments, dans la manière de jouer...
Heureusement, il y eut des transgressions : on recense 2200 noms de compositrices.
Les familles d'artistes ont ainsi encouragé la pratique musicale.
En Italie, les soeurs Caccini Settimia et Francesca sont les filles du compositeur Giulio Caccini. Francesca Caccini fut probablement la première femme ayant composé des opéras.
Elisabeth Jacquet de La Guerre a appris le clavecin avec son père.
Autres exemples d'éducation donnée par le père : Julie Candeille, Joséphine Lang, Pauline Thys, Pauline Viardot, Clara Schumann, Sophie Menter, Lili Boulanger, Henriette Bosmans, Jeanne Leleu, Claude Arrieu, Barbara Strozzi, Louise Farenc, Rita Strohl, Alma Schindler."
On écoute alors la sonate pour violoncelle et piano de Dora Pejacevic, compositrice Croate.
"Au sein des familles aisées, les jeunes filles recevaient une éducation musicale, mais la finalité était le mariage. Pas question de se produire hors de la sphère privée !
Cécile Chaminade avait fait la connaissance de Bizet... Georges Bizet, qui la surnomme "mon petit Mozart" conseille de la faire entendre par Le Couppey, professeur de piano au conservatoire, dans la classe réservée aux jeunes filles. Ce dernier propose d'inscrire Cécile dans sa classe mais se heurte au refus de son père : "Dans la bourgeoisie, dira-t-il, les filles sont destinées à être épouses et mères."
A l'intérieur de certains couvents, il était possible parfois d'apprendre la musique. Mais c'est le pape Innocent XI qui déclare : "La musique nuit à la modestie qui convient au sexe féminin."
Hildegarde de Bingen moniale bénédictine allemande a écrit des poèmes, des recettes, des pièces vocales : on a un corpus de 70 pièces qui nous sont parvenues.
D'autres nonnes se sont illustrées dans le domaine musical : Giacenta Badalla, Chiara Cozzolani, Isabella Leonarda, Bianca Maria Meda.
L’ Ospedale della Pietà de Venise permettait aussi aux jeunes filles de recevoir un enseignement de qualité : Anna Bon compositrice et chanteuse italienne y fut admise à l'âge de quatre ans. Maddalena Laura Sirmen commença ses études à San Lazzaro dei Mendicanti : le père d' Antonio Vivaldi enseigna le violon à l'école de musique de cet endroit de 1689 à 1693.
En dehors de ces lieux, la position de l'église est très restrictive...Une fois mariées, les femmes devaient se soumettre à leur mari.
Malgré l'opposition de son père qui s'exprime en ces termes "Pour ma fille, faire le Conservatoire ou le trottoir Saint-Michel, c’est la même chose. Jamais je ne donnerai mon autorisation", et à l'insu de celui-ci, Germaine Tailleferre, compositrice française, entre en cachette au Conservatoire de Paris et intègre les classes de piano et de solfège en 1904, le peintre Louis Payret-Dortail ayant convaincu la mère de Germaine de la laisser suivre cette orientation."
On écoute alors un extrait d'une magnifique symphonie d'Emilie Mayer, compositrice allemande : le premier mouvement de la symphonie n° 7 en fa mineur.
"L'accès aux instruments a été aussi soumis à de nombreuses restrictions : le tambour, le fifre, la trompette étaient exclus pour les femmes...
L’apprentissage des instruments les plus féminisés (violon, flûte, harpe) s’inscrit dans une tradition d’éducation des jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie. Le piano et le chant faisaient aussi partie de cette éducation : les claviers vont sembler convenir plus particulièrement aux femmes. Dans de nombreux tableaux, sont représentées des femmes devant un clavier.
Les femmes qui s'exposaient dans l'espace public étaient déconsidérées : elles étaient associées à la prostitution.
Le pape Clément XI interdit aux femmes de se produire sur la scène car "on sait, en effet, qu’une beauté qui chante sur la scène et entend cependant préserver sa vertu est semblable à celui qui voudrait sauter dans le Tibre sans se mouiller les pieds" (du coup les castrats vont connaître un immense succès)."
On écoute ensuite l'étude 66 de Hélène de Mongeroult : cette musicienne invisibilisée annonce les pièces romantiques.
"On doit souligner le courage de ces compositrices sous estimées, interdites de représentation, méprisées...
La fabrication de l'oubli est destructrice pour toutes ces créatrices."
On est ébloui par cette composition de Mel Bonis : Soir...
De nos jours encore, on compte très peu de femmes chefs d'orchestre...
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